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Full text of "Les beaux messieurs de Bois-Doré"

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University  of  Ottawa 


Iittp://www.arcliive.org/details/lesbeauxmessieur02sand 


V.  2 


(i')4'i>uft'&  «111 
dl»  hnnn^.'jb  smcuodiltn')-)  a'JF 


LES  BEAUX  MESSIEURS  DE  BOIS-DORÉ 


.li'iaii  ^i»  imild: 


Ouvrages  de  Xavier  de  Monlépin. 

Jeaiiue  de  la  Treniblaye 5  vol. 

JL'OfOcler  de  fortune 7  vol. 

SouTenirs  iutimes  d'un  Ciardc-dn-Corps  10  vol. 

Mademoiselle  La  Ruine 6  vol. 

Deux  Bretons ,  6  vol. 

lia  Syrènc 2  vol. 

li'Idiot 5  vol. 

Perle  (la)  du  Palais-Royal.              3  vol. 

Confessions  d'un   Bohême  (lr«  partie).     .     .  5  vol. 

TIcomte  (le)  Raphaël  (2«  partie) 5  vol. 

lies  Oiseaux  de  nuit.   (3*  partie?,  fin)    ...     .  5  vol. 

lies  CheTaliers  du  lansquenet.     .....  iO  vol; 

l>iToine 2  vol. 

mignonne  (suite  de  Pivoine).     . 3  vol. 

Brelan  de  Dames.         4  vol. 

lie  lioup  Noir 2  vol , 

lies  Tireurs  d'antrefols 4  vol. 

lies  Talets  de  Cœur 3  vol. 

Un  Gentilhomme  de  grand  chemin      ...  5  vol. 

Sœur  Suzanne 4  vol. 

Les  Tireurs  de  Paris 13  vol. 

Premipre  partie  Le  Bol  de  la  mode 3  vol. 

Deuxième  partie  Club   des   Birondelles     ...  4  vol. 

Troisième  partie  Les  Fil»  de  famille     ....  3  vol. 

Quatrième  partie  Le  É'Il  d'Ariane 3  vol. 

CienerièTe  Cialllot 2  vol. 

Ouvrages  de  Paul  Duplessis. 

Le  Battenr  d'Estrade 3  vol. 

lia  Fille  de  la  Yierge 5  vol. 

lies  grands  jours  d'Auvergne 9  vol. 

lia  ftiouora 4  vol. 

Un  inonde  inconnu 2  vol. 

lies  Etapes  d'un  Vol4M|itaire.     ......  12  vol. 

lie  Capitaine  BraTaïAiria.  2  vol. 

Ouvrages  de  Faul  de  kock. 

lie    Iflilllonnaire 5  vol. 

li»    demoiselle  du  cin(|uième G  vol. 

Ifladamc  de  Uonflanquin 5  vol. 

La  Bouquetière  du  CiiAtrau-d'Eau    .....  0  vol. 

Un  ]Tlon««ienr  très  tourmenté 2  vol. 

Les  Dturistes >    .  8  vol. 

FoDtajotbleau,  imprimerie  de  E.  Jacqain. 


LES  BEAUX  MESSIEURS 


DE 


BOIS -DORE 


PAR 


GEORCîE  8AMB 


2f 


CABINET  D[  LECTURE.     ' 

Lifirairie  ancisMis   el  moderne 

E.Desbois&Fils 

.Rue  Hugue ne, ?0- BORDE AIJX. 


ALEXANDRE   CADOT,    ÉDlTliUK 

■87,  rnelf«srpuittu 

1858 


lâôjM  xuAsa  ^aj 


jS^'^'     ^  îx       ^  Lai 


\>iM 


/>*'  t4^*Â  «uri,a»r 


Mario  ne  savait  point  ce  que  c'était  que 
la  genlilhommerie.  Certes,  il  était  prodi- 
gieusement instruit  pour  son  âge,  pour  le 
temps  et  le  milieu  où  il  avait  été  élevé  ; 

mais,  a  tous  autres  égards  que  la  religion, 

I  ^ 


LES    ni: AUX    MESSIEURS 


la  morale  et  les  langues,  c'était  un  vrai 
petit  sauva^:^e,  ne  se  faisant  aucune  idée  de 
la  société  oii  le  marquis  l'invitait  a  en- 
trer, il  ne  vil  dans  sa  proposition  que 
des  rubans,  des  bonbons,  des pe lits  chiens 
et  de  belles  chambres  toutes  pleines  de 
ces  bibeloir,,  qu'il  prenait  pour,  des  jouets. 
Ses  yeux  brillèrent  de  naïve  convoitise, 
et  Bois-Doré,  aussi  naïf  que  lui  dans  son 
genre,  s'écria  : 

— Vive  Dieu  !  maître  Jovelin,  cet  enfant 
est  né  quelque  chose.  Avez-vous  vu  com- 
me ses  yeux  ont  relui  k  ce  mot  de  genlil- 
liomme?  Voyons,  Mario,  demande  a  Mer- 
cedes do  rester  avec  nous. 

—  E(  moi  aussi?  dit  l'cnfanl,  qui  crut 


DE   «OIS- DORÉ  3 

naturellement  que  l'ofTre  s'adressait  d'a- 
bord a  sa  mère  adoplive. 

—  Va  elle  aussi  !  répondit  Bois-Doré  ;  je 
sais  bien  que  vous  séparer  serait  fort  in- 
humain. 

Mario,  transporté,  se  hâta  de  dire  a  la 
Morisque,  en  arabe  et  en  la  couvrant  de 
caresses  :  Mère!  nous  ne  marcherons  plus 
dans  les  chemins.  Ce  beau  seigneur  nous 
garde  ici  dans  sa  belle  maison  I 

Mercedes  remercia  en  soupirant.  L'en- 
fant n'est  pas  a  moi,  dit-elle  ;  il  est  a  Dieu, 
qui  me  l'a  co-ifié.  Il  faut  que  je  cherche  et 
que  je  retrouve  sa  famille.  Si  sa  famille 
n'existe  pins  ou  ne  veut  pas  de  lui,  je  re- 
viendrai ici,  cl,  h  geuoux,  je  vous  dirai: 


4  LES    BEAUX    MESSIEURS 

Prenez-le  el  chassez-moi  si  vous  voulez. 
J'aime  mieux  pleurer  seule  à  la  porte  de 
la  maison  où  il  sera  heureux,  que  de  le 
faire  encore  mendier  sur  les  chemins. 

—  Cette  femme  a  une  belle  âme,  dit  le 
marquis.  Eh  bien,  nous  l'aiderons,  de  no- 
tre argent  et  de  notre  crédit,  a  retrouver 
ceux  qu'elle  cherche  ;  mais  que  ne  nous 
apprend-elle  ce  qu'elle  en  sait?  Nous  l'ai- 
derions peut-être  tout  de  suite,  d'après  le 
nom  de  famille  de  l'enfant. 

—  Ce  nom,  je  ne  le  sais  pas,  répondit  la 
IVJorisque. 

—  Alors,  qu'espérait-elle  en  quittant  ses 
montagnes? 


DE   BOIS-nORÉ  5 


—  Dis-leur  ce  qu'ils  veulent  savoir,  dit 
en  arabe  Mercedes  à  Mario,  mais  rien  de 
ce  qu'ils  doivent  encore  ignorer. 

Mario  prit  la  parole,  enchanté  d'avoir  a 
s'expliquer,  mais  sans  impudence  ni  ma- 
nière, avec  toute  la  candeur  de  sa  grâce 
naturelle  et  de  son  beau  regard. 

«Nous étions  bien  heureux  la-bas,  dit-il; 
il  y  avait  des  grottes,  des  cascades,  de 
grands  pics  et  de  grands  arbres  ;  tout  était 
bien  plus  grand  qu'ici,  et  l'eau  y  faisait 
beaucoup  plus  de  bruit.  Ma  mère  gardait 
des  vaches  très  bonnes,  et  elle  teignait  et 
filait  de  la  laine  pour^foirej  de  la  toile  de 
laine  très  forte.  Voyez  mon  bonnet  blanc 
et  sa  cape  rouge  I  C'est  des  étoiles  de  chez 


C  LES  rr.Aix  MEssiians 

nous.  Moi,  je  travaillais  aussi.  Je  faisais 
dos  paniers  oh  !  je  sais  Ires  bien  les  faire! 
Si  je   reviens  chez  vous  pour  être  genlil- 
horume,  vous  verrrz!  c'est  moi  qui  ferai 
tous  los  paniers  de  la  maison  î   Tous  les 
jours,  pendanl  deux   heures,  j'apprenais 
a  lire  et  u    parler  e  pagiiol  et   français 
avec  M.    le    curé    Aujorrant.    Il   ne  me 
grondait  jamais,  il  était  toujours  content 
de  moi.  Jamais  on  n'a  vu  un  homme  si 
bon  !  li  m'aimait   tant,  que  ma  mère  en 
était  quelquefois  jalouse.  Elle  médisait: 
Tiens,  j*e  {  arie  que  tu  aimes  mieux  le  prê- 
tre que  n)oi  !  Mais  je  lui  disais  :  Non,  va  ! 
je  vous  aime  autant  l'uri  que  l'autre.  Je 
vous  aime  tant  que  je  peux.  Je  vous  aime 
grarid  comme  les  montagnes,  et  encore 
plus  :  grand  comme  le  ciel] 


l>i:    BOIS    DOl^E  / 

«  Mais  quand  j'ai  eiulix  ans,  (oui  a  ])ien 
changé  pour  nous.  Yoiîa  que  tout  d'un 
coup  M.  Anjorranl  a  été  hien  malade, 
pour  avoir  trop  marché  dans  la  neige, 
poursauver  des  petilïS  enfants  qui  s'étaient 
perdus  et  qu'il  a  retrouvés;  car  il  y  a  chez 
nous  de  la  neige,  en  hiver,  quelquefois 
aussi  haut  que  votre  maison.  Et ,  tout 
d'un  coup,  M.  Anjorraiit  est  mort.  Ma 
mère  et  moi  nous  avons  tant  pleuré  que 
je  ne  sais  pas  comment  nous  avons  en- 
core des  yeux  pour  voir  clair.  Alors  ma 
mère  m'a  dit  :  11  faut  faire  la  volonté  de 
notre  père,  de  noire  ami  qui  est  mort.  Il 
nous  a  laissé  les  papiers  et  les  bijoux  qui 
peuvent  servir  à  te  faire  reconnaître  a  la 
famille.  Il  a  écrit  pour  toi  bien  des  fois  ;^u 
niinislrede  France.  On  n'a  jamais  réporidu. 


8  LES    DtAUX    MESSIEURS 

Peut-être  qu'on  n*a  pas  reçu  les  lettres. 
Nous  irons  trouver  le  roi,  ou  quelqu'un 
qui  puisse  lui  parler  pour  nous,  et  si  tu  as 
une  grand'mère,  ou  des  tantes,  ou  des 
cousins,  ils  t'empêcheront  de  rester  vassal, 
parce  que  tu  es  né  libre,  et  que  la  liberté 
est  la  plus  grande  chose  du  monde. 

«  Nous  sommes  partis  avec  bien  peu 
d'argent.  Le  bon  M.  Anjorrant  n'avait  rien 
laissé  pour  personne.  Aussitôt  qu'il  avait 
une  piécette,  il  la  donnait  a  ceux  qui  en 
avaient  besoin.  Nous  avons  marché,  mar- 
ché; la  France  est  si  grande  I  Voilà  trois 
mois  que  nous  sommes  en  route!  Ma  mère, 
voyant  le  chemin  si  long,  avait  peur  de 
n'arriver  jamais,  et  nous  demandions  aux 
portes  l'abri  cl  le  pain.  On  nous  donnait 


DE   BOIS-DOUÉ  9 

toujours,  parce  que  ma  mère  a  l'air  doux 
et  qu'on  me  trouve  gentil.  Mais  nous  ne 
connaissions  pas  les  chemins,  et  nous  fai- 
sions bien  des  pas  qui  nous  retardaient  au 
lieu  de  nous  avancer.  C'est  alors  que  nous 
avons  rencontré  des  gens  bien  drôles,  qui 
se  disaient  Égyptiens,  et  qui  nous  ont  dit 
d'aller  avec  eux  en  Poitou,  si  nous  sa- 
vions faire  quelque  chose.  Ma  mère  sait  très 
bien  chanter  en  arabe,  et  moi  je  sais  un 
peu  jouer  du  tyrapanon  et  de  la  guiterne 
des  Pyrénées.  Je  vous  en  jouerai  tant  que 
vous  voudrez.  Ces  gens-là  ont  trouvé  que 
nous  en  savions  assez.  Ils  n'étaient  pas 
mauvais  pour  nous,  et  il  y  avait  avec  eux 
une  petite  Morisque  appelée  Pilar  que  j'ai- 
mais beaucoup,  et  un  garçon  plus  grand, 
La  Flèche,  qui  était  Français,  et  qui  m'a- 


^0  LES  «EAUX   MEbSIlillUS  * 

». 

musait  avec  ses  grimaces  et  ses  histoires. 
Mais  ils  étaient  presque  lous  voleurs,  et 
cela  faisait  de  la  peine  a  ma  mère  de  les 
voir  si  gourmands  et  si  paresseux.  C'est 
pourquoi  elle  me  disait  tous  les  jours  :  «  Il 
nous  faut  quitter  ces  gens-là,  qui  ne  va- 
lent rien.  »  C'est  hier  que  nous  les  avons 
quittés,  parce  que... 

—  Parce  que?  dit  le  marquis. 

—  C'est  une  chose  que  ma  Mercedes 
vous  dira  peut-être  plus  tard,  quand  elle 
aura  prié  Dieu  de  lui  faire  connaître  la 
vérité.  C'est  comme  ça  qu'elle  m'a  dit,  et 
je  n'en  sais  pas  davantage. 

—  Toutes  choses  entcfulues,  dit  le  mar- 
quis ense  levant,  voila  des  gens  dont  je  fais 


DE    li01S-lH)UÈ  i\ 

grand  cas,  et  que  je  veux  voir  bien  traiter 
el  bien  soigner  en  mon  lo^is,  jusqu'à  ce 
qu'il  leur  plaise  de  me  faire  savoir  en  quoi 
je  peux  les  aider  davantage.  Mais  ne  m'a- 
vais-tu pas  dit,  fidèle  Adamas,  que  celte 
Mercedes  avait  une  lettre  pour  M.  de 
Sullj  ? 

—  Oui,  oui!  s'écria  Mario.  C'est  le  nom 
qui  est  sur  la  lettre  de  M.  Anjorrant. 

—  Eh  bien  !  c'est  très  facile.  Je  suis  fort 
son  serviteur,  et  je  me  charge  de  vous 
faire  arriver  chez  lui  sans  fatigue  ni  mi- 
sère. Or  donc,  reposez-vous  céans  et  de- 
mandez tout  ce  que  vous  voudrez. Voyons, 
Adamas,  la  mère  et  l'enfant  sont  très  pro- 
pres, et  leurs  habits  de  montagne  ne  sont 


M  LliS    BEAUX.    MES!5l£UUS 

point  trop  laids.  Mais  ils  ont  la,  sur  le 
corps,  tout  ce  qu'ils  possèdeut? 

—  Oui,  monsieur,  sauf  les  habits  plus 
mauvais  qu'ils  portaient  hier  et  ce  matin  ; 
ils  ont  chacun  deux  chemises  et  le  reste  à 
l'avenant.  Mais  cette  femme  lave,  raccom- 
mode et  peigné  son  enfant  tout  le  temps 
qu'elle  ne  marche  pas.  Voyez  comme  sa 
chevelure  est  bien  tenue!  Elle  a  toutes 
sortes  de  secrets  arabes  pour  entretenir  la 
propreté;  elle  sait  faire  des  poudres  de 
troène  et  des  élixirs  que  je  veux  appren- 
dre d'elle. 

—  C'est  fort  bien  vu,  mais  songez  a  lui 
donner  du  linge  et  des  éto(îes,  pour  qu'elle 
soit  un  peu  nippée.  Puisqu'elle  est  adroite, 


DE    n01S-D©RÉ  13 

elle  en  tirera  bon  parli.  Je  m'en  vais  faire 
un  tour  de  promenade,  après  quoi,  si  elle 
n'a  point  de  déplaisir  a  chanter  un  air  de 
sa  nation,  avec  la  guilerne  du  petit,  je 
serai  content  d'ouïr  leur  musique  étran- 
gère. A  revoir  donc,  maîlre  Mario  !  Com- 
me vous  avez  très  civilement  parlé,  je  vous 
veux  donner  quelque  chose  tantôt:  comp- 
tez que  je  ne  l'oublierai  point. 

Le  gentil  Mario  baisa  la  main  du  mar- 
quis, non  sans  jeter  un  regard  bien  expres- 
sif sur  le  petit  chien  Fleurial,  qu'il  eût 
préféré  à  toutes  les  richesses  de  la  mai- 
son. 

11  est  vrai  de  dire  que  Fleurial  était  une 
merveille  :  des  trois  cagnots  que  choyait 


44  LES    BEAUX    MESSIEURS 

le  marquis,  il  était  le  préféré  a  juste  titre, 
et  ne  quittait  jamais  sou  maître  dans  la 
maison.  11  était  blanc  comme  neige,  touffu 
comme  un  manchon,  et,  contrairement  aux 
mœurs  des  petits  chiens  gâtés,  il  était  doux 
comme  un  agneau. 

Lorsque  le  marquis  eut  Fait  sa  prome- 
nade accoutumée,  parlé  avec  bonté  à 
ceux  de  ses  vassauxqu'il  rencontra,  et  de- 
mandé des  nouvelles  de  ceux  qui  étaient 
malades,  pour  leur  envoyer  de  quoi  les 
récomforter,  il  rentra  et  fit  appeler  Ada- 
mas.  , 

—  Que  donnerai-je  donc  a  ce  joli  Ma- 
rio? lui  dit  il.  Il  faudrait  trouver  un  jouet 
<]iii  coin îiil  M  son  ri^ro,  et  il  n'y  en  :i  point 


DE    BOIS-DORÉ  13 

ici.  Hélas f  mon  ami,  nous  voici  trois 
céans,  qui  commençons  k  nous  faire  vieux 
garçons,  maître  Jovelin,  moi  et  toi. 

—  J'y  ai  songé,  monsieur,  dit  Adamas. 

—  Aquoi,  mon  vieux  serviteur?  au  ma- 
riage? 

—  Non,  monsieur,  ce  n'étant  point  votre 
goût,  ce  n'est  pas  le  mien  non  plus  ;  mais 
j'ai  trouvé  le  jouet  pour  donner  a  l'en- 
fant. 

—  Va  le  chercher  bien  vile. 

—  Voici,  monsieur  I  dit  Adamas  en  al- 
lant prendre  l'objet  qu'il  avait  déposé 
dans  l'embrasure  de  la  fenêtre.  Comme 
j'ai  remarqué  que  l'enfant  mourait  d'envie 


16  LES   BEAUX   MESSIEURS  '' 

d'avoir  Fleurial,  et  que  vous  ne  pouvi.^z 
pas  lui  donner  Fleurial,  je  me  suis  rap- 
pelé avoir  vu,  dans  les  greniers,  plusieurs 
jouets  oubliés  depuis  longtemps,  et  entre 
autres  ce  chien  d'étoupe,  qui  n'est  pas 
trop  mangé  aux  vers,  et  qui  ressemble  à 
Fleurial,  sauf  qu'il  est  en  peau  de  mouton 
noir  et  qu'il  n'a  plus  beaucoup  de  queue. 

—  Et  sauf  mille  autres  différences  qui 
font  qu'il  ne  lui  ressemble  pas  du  tout! 
Mais  d'où  vient  donc  ce  joujou-la,  Ada- 
mas? 

—  Du  grenier,  monsieur. 

—  Fort  bien,  mais...  tu  dis  qu'il  y  en  a 
d'autres? 

—  Oui,  monsieur;  un  petit  cheval  qui 


DE    BOIS- DORÉ  17 

n'a  plus  que  irois  jambe?,  un  tambour 
crevé,  de  petites  armes,  un  reste  de  don- 
jon crénelé. 

Adamas  se  tut  brusquement  en  voyant 
le  marquis  profondément  absorbé  devant 
le  chien  d'étoupe,  tandis  qu'une  grosse 
larme  creusait  un  sillon  dans  le  fard  de  sa 
joue.  J'ai  fait  quelque  sottise  !  s'écria  le 
vieux  serviteur.  Pour  Dieu,  mon  bon  cher 
maître,  d'où  vient  que  vous  pleurez? 

—  Je  ne  sais,  un  moment  de  faiblesse! 
dit  le  marquis  en  s'essuyant  de  son  mou- 
choir parfumé,  oîi  s'imprima  une  notable 
partie  des  roses  de  son  teint;  j'ai  cru  re- 
connaître ce  jouet,  et,  si  je  ne  me  trompe, 
c'eslla  une  relique (juM!  ne  faut  point  dou- 

II  2 


18  LES   BEAIX    MESSIEURS 

ner,  Adamas  !  cela  vient  de  mon  pauvre 
frère  ! 

—  VraimenI,  monsieur!  Ah!  je  ne  suis 
qu'un  sol!  J'aurais  dû  m'en  aviser!  J'ai 
pensé,  moi,  que  cela  vous  avait  amusé 
quand  vous  étiez  petit  enfant! 

—  Non!  quand  j'étais  petit  entant,  je 
n'avais  point  de  jouets.  C'était  un  temps 
de  guerre  et  de  tristesse  en  ce  pays;  mon 
père  était  un  tiomme  terrible  et  me  faisait 
voir,  j)Our  récréation,  des  carcans,  des 
chaînes,  des  paysans^sur  le  ciievalet  et 
des  prisonniers  pendus*aux  ormes  du  parc. 
Plus  lard,  beaucoup  plus  tard,  il  eut  une 
seconde  femme  et  un  second  tils. 

—  Je  le  sais  bien,  monsieur;  le  jeune 


DE    BOIS-DORÉ  19 

naonsieur  Floriinoiid,  que  vous  avez  tant 
aimé!  La  fleur  des  gentilshommes,  bieu 
cerlainemeut!  Dispara  d'une  si  étrange 
manière! 

—  Je  l'aimai  plus  que  je  ne  saurais  le 
dire,  Adamas  !  non  point  lant  pour  les  rap- 
ports que  nous  eûmes  ensemble  quand'  il 
eut  à^e  d'homme,  puisqu'alors  nous  sui- 
vions des  partis  différents,  et  que  nous 
nous  rencontrions  bien  peu,  le  temps  seu- 
lement de  nous  embrasser  et  de  nous  dire 
quenousélionsamisetfrèresquandmême; 
mais  pour  les  gentillesses  de  son  enfance, 
dont,  commeje  te  l'ai  conté,  j'eus  occasion 
de  prendre  soin  et  garde  en  une  absence 
de  mon  père  qui  dura  environ  un  an.  La 
seconde  fcmmede  celui-ci  était  morte  et  le 


20  LES    BEAUX    MESSIFTTlîS 

pays  fort  inquiété.  Je  savais  mon  père  haï 
des  calvinistes,  et  je  crus  devoir  apporter 
protection, ici,  a cepauvre enfant  queje  ne 
connaissais  point,  et  qui  se  liiit  a  me  ché- 
rir comme  s'il  eût  compris  l'injustice  de 
notre  père  envers  moi.  Il  était  doux  et 
beau  comme  ce  petit  Mario  qui  est  céans. 
Il  n'avait  ni  parents  ni  amis  autour  de  lui, 
pour  ce  qu'en  ce  temps  les  uns  mouraient 
de  peste  et  les  autres  de  peur.  Il  fût  mort 
aussi,  faute  de  soins  et  de  gaîté,  si  je  ne 
l'eusse  pris  en  si  grande  attache,  que  je 
jouais  avec  lui  des  jours  entiers.  C'est  moi 
qui  lui  apportai  ces  jouets-ci,  et  j'ai  quel- 
que raison  de  m'en  ressouvenir,  à  présent 
que  j'y  songe,  car  ils  faillirent  me  coûter 
cher. 


DE   BOIS -DORÉ  21 

—  Conlez-moi  ça,  monsieur,  ça  vous 
distraira.  j 

—  Je  le  veux  i)ien,  Âdamas.  C/élait  en 
quinze  cent...  n'importe  la  date  ! 

—  Sans  doute,  sans  doute,  monsieur,  la 
date  n'y  fait  rien. 

—  Mon  cher  petit  Florimond  s'ennuyait 
de  ne  point  sortir,  et  je  n'osais  l'expo- 
ser dehors,  a  cause  qu'il  passait  des  ban- 
des de  tous  les  partis,  qui  tuaient  fout  et 
ne  connaissaient  point  d'amis.  Je  m'avisai 
d'une  auiusette  qui  m'avait  bien  tenté  dans 
ma  propre  enfance.  J'avais  vu,  au  château 
de  Sarzay,  beaucoup  de  ces  animaux  dV- 
toupe  et  d'autres  babioles  dont  se  jouaient 
les  petits  Barbançois.    Les  seigneurs  de 


12  LES  BEAUX  MtSSlLtJRS 

Barbançois,  qui  ont  possédé  ce  fief  de 
Sarzay  de  père  en  fils,  depuis  longues 
années,  étaient  des  plus  enragés  contre 
les  pauvres  calvinistes,  et,  à  cette  épo- 
que-là, ils  élaient  à  Issoudun,  faisant  pen- 
dre et  Ijrûler  tant  qu'ils  pouvaient.  En  leur 
aljsence,  le  manoir  de  Sarzay  n'était  pas 
trop  bien  gardé.  Le  pays  d'alentour  étant 
tout  dévoué  aux  catholiques  et  à  M.  de  La 
Châtre,  on  ne  se  méfiait  point  de  moi,  qui 
étais  trop  seul  et  trop  pauvre  pour  rien 
entreprendre. 

('  Je  m'imaginai  d'y  pénétrer  sous  un 
prétexte  et  (Vy  faire  main-basse  sur  les 
joujoux,  a  moins  que  quelque  valet  ne 
m'en  voulut  vendre,  car  il  n'en  fallait 
pas  chfrchfr  ailleurs.  C'était  marcban- 


k 


.  DE  liOlS-lXJRÊ  -3 

dise  de    luxe,    et  que    l'on    ne   débitait 
point    dans    les    petits  endroits.   Je   me 
présente  donc  liardiment,  comme  venant 
da  la  part  de  n)on  père,  et  je  demande 
l'entrée  du  château,  comme  pour  parler  a 
la   nourrice  des  jeunes  i^ens,   qui,  lors, 
étaient  déjà  a  Cïieval,  comme  moi,  et  bat- 
tant le  pays,  .rentre,  je  m'explique,  et  la 
nourrice  me  reçoit  nîat  Elle  savait  que 
j'avais  déjà  guerroyé  pour  les  calvinistes, 
et  que  mon  père  ne  m'aimait  point;  mais 
l'argent   l'adoucit   :  elle  monte   en    une 
cbambre  haute,  et  m'apporte  ce  que  les  en- 
fants, devenus  grands,  avaient  laissé  de 
moins  endommagé. 

«  Me  voila  donc  parti  avec  un  cheval, 
un  chien,  une  citadelle,  six  canons,   un 


24  LES    îiKAUX    MKSSILUUS 

chariot   e\   beaucoup  de  petite    vaisselle 
de    fer,  le    tout   dans   un    ji^rand  panier 
couvert  d'une  toile,  que  j'avais  attaché 
derrière  moi,  sur  mon  cheval.  J'en  avais 
jusqu'aux  épaules ,   et ,   tout  en  sortant 
de  la  cour  de  Sarzay,  j'entendais  les  valets 
rire,  du  haut  des  croisées,  et  se  dire  entre 
eux  :  «  C'est  un  grand  innocent,  et,  si 
nous  n'avons  jamais  maille  a  partir  avec 
d'au  Ires   réformés,  nous  en  aurons   vite 
bon  marché.  »  Quelques-uns  avaient  bien 
envie  de  menvoyt'r  quelque  peu  d'arqur- 
bnsarle,  mais  j'en  fus  quitte  pour  la  peur. 
Je  piquai  des  deux  avec  mon  bataclan,  qui 
me  sonnait  au  derrière  comme  la  ferraille 
d'iin  chaudronnier  du  Limousin. 

(«  Cependant  tout  allait  bien,  et  je  m'en 


revenais  tranquillement  par  la  traverse, 
pour  ne  point  passer  dans  cet  équipage 
par  la  ville  de  La  Châtre  ;  mais  j'eus  bien 
a  passer  la  Couarde,  sur  le  pont  du  che- 
min d'Aigurande,  et  c'est  alors  que  je  me 
trouvai  en  face  d'une  bande  de  dix  a  douze 
reîtres  qui  se  dirigeaient  vers  la  ville.  Ce 
n'étaient  que  des  maraudeurs ,  mais  ils 
avaient  avec  eux  un  des  plus  méchants 
partisans  de  ce  temps-Ka,  un  certain  drôle 
dont  le  père  ou  l'oncle  avait  le  comman- 
dement de  la  grosse»tour  de  Bourges,  et  se 
faisait  appeler  le  capitaine  Macabre. 
» 

«  Ce  garçon,  qui  était  a  peu  près  démon 

I 
âge,  mais  qui  était  déjà  vieux  en  malice, 

servait  de  guide  à  tous  les  pillards  qui  vou- 
laient bien  lui  laisser  faire  sa  main  avec 


^5  LES   r.L.VUX    MhbSlEUUS 

eux.  Je  l'avais  quelquefois  rencontré,  et  il 
savait  bien  que,  m'élantlKiUu  pour  les  cal- 
vinistes, je  ne  devais  point  être  traité  en 
ennemi  par  ces  Allemands.  Mais,  k  voir 
mon  chargement,  il  me  crut  de  bonne 
prise,  et,  se  donnant  un  air  de  capitan,  U 
me  commanda  de  mettre  pied  à  terre  et  de 
livrer  cheval  et  bagage  à  ses  gens,  qui 
s'intitulaient,  pour  lors,  cavaliers  du  duc 
d'Alençon. 

«  Gomme  ils  ne  savaient  pas  un  mot  de 
français,  et  que  le  fils  de  Macabre  leur  ser- 
vait de  truchement,  il  eût  été  bien  inutile 
de  vouloir  parlementer.  Sachant  a  qui  j'a- 
vais affaire,  et  qu'après  m'êlre  soumis  et 
laissé  démonter,  je  semis  bien  battu  et 
peut-êlre    arquebuse,   par    manière   de 


passe-lenips ,  comme  c'était  îa  coutume 
des  maraudeurs,  je  risquai  le  tout  pour  le 
tout;  j'allongeai,  de  la  botte  et  de  l'étrier 
tout  ensemble,  un  grand  coup  de  pied 
dans  l'estomac  du  Macabre,  qui  était  déjà 
descendu  pour  me  jeter  bas,  et  l'étendis 
tout  à  plat  sur  le  dos,  jurant  comme  qua- 
rante diables, 

,1 

—  Et  bien  vous  fîtes,  monsieur!  s'écria 
Adamas  euthousiasmé. 

—  Les  autres,  poursuivit  Bois-Doré, 
s'attendaient  si  peu  à  voir  un  blanc-bec 
comme  j'étais,  faire  pareille  cbose  au  mi- 
lieu d'eux,  tous  vieux  routiers  armés  jus- 
qu'aux dents,  qu'ils  se  mirent  a  rire,  de 
quoi  je  profitai  pour  filer  comme  un  trait 


:lS  Li:s  iii.ALX  MLSs<iLuus 

d'arbalète  ;  mais,  leur  étonnement  passé, 
ils  m'eovoyèrenl  une  grêle  de  prunes  al- 
lemandes, que  l'on  appelait  dans  ce  temps- 
la  des  prunes  de  Monsieur,  a  cause  que 
ces  Allemands  servaient  les  desseins  de 
Monsieur,  frère  du  roi,  contre  les  troupes 
de  la  reine-mère.    , 

» 
«   Le  sort  voulut  qu'aucune   balle   ne 

m'atteignît,  el,  grâce  a  ma  bonne  jument 

brandine,  qui  m'emporta  dans  les  chemins 

creux  et  torlus  de  la  Couarde,  je  rentrai 

sain  et  sauf  au  logis.  Grande  fut  la  joie  de 

mon  petit  frère  en  me  voyant  déballer 

toutes  ces  bamboches. 

«  Mon  mignon,  lui  dis-je  en  lui  don- 
nant la  citadelle,  bien  m'a  pris  d'être  si 


DE    eOiS-DORÉ  29 

1 

bellement  forlifié,  car  sans  (es  bonnes 
murailles  que  j  avais  le  long  du  dos,  je 
pense  que  vous  ne  na'eussiez  point  vu  re- 
venir. »  Le  fait  est,  Adanias,  que  si  l'on 
décousait  ce  chien  d'étoupe,  je  crois  bien 
qu'on  lui  trouverait  quelque  plomb  dans 
le  ventre,  et  que  si  la  citadelle  ne  m'a 
point  garanti,  tout  au  moins-  les  animaux 
ont  dû  garantir  la  citadelle. 

—  S'il  en  est  ainsi,  monsieur,  je  veux 
garder  tout  cela  chèrement,  et  en  faire  un 
trophée  d'honneur  dans  quelque  salle  du 
château. 

—  Non,  Adamas,  on  se  moquerait  de 
nous.  Et  puisque  voici  venir  ce  bel  en- 
fant, il  lui  faut  donner  le  chien  d'étoupe 


30  LES    BEAUX    MESSIEURS 

et  le  reste,  car  ce  qui  vient  d'un  ange  doit 
retourner  a  un  autre  ange,  et  je  vois  dans 
les  yeux  de  ce  Mario  l'innocence  et  l'ami- 
tié qu'il  y  avait  dans  ceux  de  mon  jeune 
frère...  Oui,  c'est  chose  certaine!  continua 
le  marquis  en  regardant  entrer  Mario  et 
Mercedes,  conduits  par  le  page  Clindor  ; 
si  Florimond  eût  eu  un  fils,  il  eût  été  en 
tout  semblable  h  ce  garçonnet,  et  si  lu 
veux  que  je  te  dise  pourquoi  il  m'a  plu  à 
première  vue,  c'esl  parce  qu'il  me  remet 
en  mémoire,  non  point  tant  par  ses  traits 
que  par  son  air,  sa  voix  douce  et  ses  ma- 
nières caressantes,  mon  frère  tel  qu'il  était 
vers  l'âge  oîi  voici  cet  orphelin. 

—  Monsieur  votre  frère  ne  s'est  jamais 
marié,  dit  x\damus,  qui  avait  l'esprit  en- 


DE   BOIS-DORÉ  31 

core  plus  romanesque  que  son  maîlre, 
mais  il  peut  bien  avoir  eu  des  bâtards,  et 
qui  sait  si... 

—  Non,  non,  mon  ami,  ne  rêvons 
point!  j'ai  bien  eu  une  autre  songerie, 
tandis  que  cette  Morisque  nous  racontait 
Thistoire  du  gentilhomme  assassiné!  ne 
me  suis-je  point  imaginé  que  ce  pouvait 
être  mou  pauvre  frère? 

—  Eh  bien  I  au  fait,  monsieur,  pour- 
quoi ne  le  serait-ce  point,  puisque  nul  ne 
sait  comment  il  a  péri  ? 

—  Ce  ne  l'est  point,  répondit  le  mar- 
quis, et  la  raison,  c'est  que  le  père  de  ce 
petit  Mario  a  été  défait  quatre  jours  avant 
la  mort  de  notre  bon  roi  Henri,  tandis  que 


32  LES    iii-AUX    .MESSiEUUS 

j'ai  une  dernière  lettre  de  mon  frère,  !;.  -  e 
de  Gênes,  le  seizième  jour  de  juin,  c'est- 
à-dire  environ  un  mois  après  que  ces 
choses  se  furent  passées.  Donc,  il  n'y  a 
point  de  rapprochement  a  faire. 

Pendant  que  te  marquis  et  Adamas 
échangeaient  ces  réflexions,  la  Morisque 
s'était  préparée  a  chanter,  et  Lucilio  était 
arrivé  pour  l'entendre.  Le  marquis  goûta 
si  fort  sa  manière,  qu'il  pria  Lucilio  de  lui 
noter  ses  airs.  Lucilio  les  prisa  encore  da- 
vantage, comme  étant,  disait-il,  «  choses 
rares  et  antiques,  d'une  grande  perfection 
de  beauté.  »  Mercedes  les  disait  de  mieux 
en  mieux,  à  mesure  qu'on  l'encourageait, 
et  Mario  l'accompagnait  très  bien.  D'ail- 
leurs, il  était  si  joli  avec  sa  longue  guitare. 


DE   BOIS-DORÈ  33 

son  air  sage,  sa  bouche  entr'ouverte,  et 
ses  beaux  cheveux  ondes  sur  ses  épaules, 
qu'on  ne  pouvait  se  lasser  de  le  regarder. 
Son  habillement,  composé  d'une  grosse 
chemise  blanche,   de  courtes  braies  de 
laine  brune,  avec  une  ceinture  rouge  et 
des  chausses  grises  avec  des  brides  de 
laine  rouge  enroulées  autour  de  la  jambe, 
était  très   favorable  à  la    grâce  de   son 
corps  et  a  l'élégance  de  ses  formes  délica- 
tes. Il  reçut  avec  éblouissement  tous  les 
jouets  que  l'on  alla  chercher  au  grenier, 
et  le  marquis  vit  avec  plaisir  qu'ayant  ad- 
miré toutes  ces  merveilles,  il  les  rangea  en 
un  coin  avec  une  sorte  de  respect.   Le  fait 
est  que  tout  cela  ne  lui  disait  pas  grand*- 
chose,  et  que,  la  surprise  passée,  il  se  mit 
à  repenser   a  Fleurial,  qui  élait  vivant, 

II  3 


34  LES   BKAlJX    Mi  SSIEUUS 

■  joueur  et  caressant,  et  qui  eût  pu  le  suivre 
daus  sa  vie  errante,  tandis  que  la  posses- 
sion des  clievaux,  des  canons  et  des  cita- 
delles n'était  que  le  rêve  d'un  instant,  dans 
celle  vie  de  misère  et  de  passage. 

Le  reste  de  la  journée  s'écoula  sans  nou- 
vel orage  de  la  pari  de  M.  d'Alvimar.  11 
revit  M.   Pouhiin,  et  lui  dit  qu'il  était  dé- 
cidé a  en  (amer  le  siège  de  la  gentille  Lau- 
riane.  A  souper,  il  fit  de  son  mieux  pour 
n'avoir  pas  un  ennemi,  ou  tout  au  moins 
un  contradicteur  auprès  d'elle,   dans  la 
p(^rsonne  du  marquis,  et  il  parvint  encore 
à  se  faire  trouver  aimable.  Il  ne  rencon- 
tra, dans   la  maison  ,    ni  la  iMorisque  ni 
l'enfant,  n'entendit  plus  parler  d'eux,  et  se 
retira  de  bonne  heure  pour  rêver  à  ses 
l)r()jels. 


UK    BOIS -DORÉ  35 

Toule  la  suite  du  marquis  fut  aise  de 
garder  Mario  quelques  jours  ;  ainsi  l'an- 
nonçait Adamas.  Celui-ci  le  fil  man'^^er, 
ainsi  que  sa  mère,  à  la  seconde  table, 
celle  où  il  mangeait  lui-mêuie  en  qualité 
de  valet  de  chambre,  avec  maî're  Jovelin, 
que  Bois-Doré  faisait,   a  dessein,  passer 
pour  un  subalterne,  la  gouvernante  Bel- 
linde  et  le  page  Clindor.  Le  carrosseux  et 
les  autres  valets  mangeaient  à  d'autres 
heures  et  dans  un  autre  local.  Celait  la 
troisième   table.   Il  y  en  avait  une  qua- 
trième pour  les  gens  de  la  ferme,  les  pas- 
sants, les  pauvres  voyageurs,  les  moines 
besaciers  ;   en  sorte  que,  de  l'aube  a  la 
grand'nuit,  c'est-à-dire  huit  h  neuf  heures 
du  soir,  on  mangeait  au  manoir  de  Brian- 
tes,  et  ou  voyait  fumer  sans  relâche  quel- 


3()  LES    «EAVX    ^lESfiTEURS 

que  cheminée  a  odeur  grasse  qui  attirait 
de  loin  des  volées  de  .gamins  et  de  men- 
diants. Ceux-ci  recevaient  toujours  l3()nne 
pitance  de  reliefs  a  la  grand'porle,  et 
dressaient  la  cinquième  tal)le  sur  le  gazon 
de  l'avenue  ou  sur  les  revers  des  fossés. 

Malgré  cette  large  hospitalité  et  ce  nom- 
breux personnel,  qui  n'étaient  point  en 
rapport  avec  l'exiguilé  du  manoir,  le  re- 
venu du  marquis  faisait  face  a  tout,  et  il 
avait  toujours  de  l'argent  de  reste  pour 
ses  innocentes  fantaisies.  Il  n'était  guère 
volé ,  bien  qu'il  ne  s'occupât  d'aucune 
comptabilité  ;  Adamas  et  Bellinde  se  dé- 
testant, ils  se  surveillaient  l'un  l'autre,  et 
quoique  Bellinde  ne  fut  pas  femme  a  se 
priver  d'un  peu  de  pillage,  la  crainte  de 


DE  BOIS-DOIIÉ  37 

donner  prise  aux  soupçons  de  son  en- 
nemi la  rendait  prudente  et  forcément 
modérée  à  rarlicle  des  profils.  Largement 
payée  et  toujours  ma^Mifiquement  iiabil- 
lée  aux  frais  du  cliâteiain,  qui  tenait  a  ne 
voir  «  cijifTons  ni  crasse  "  autour  de  lui, 
elle  n'avait  certes  pas  de  prétexte  pour 
malverser  ;  mais  elle  ne  s'en  plaignait  pas 
moins,  étant  de  celles  qui  chérissent  un 
sou  volé  et  dédaignent  un  louis  bien  ac- 
quis. 

Quant  à  Adamas,  s'il  n'était  pas  la  pro- 
bité même  dans  toutes  ses  relations  (ayant 
fait  la  guerre  et  pris  les  mœurs  des  parti- 
sans), il  aitnail  tellement  son  maître  que 
si,  dans  le  poste  éniinenl  d'homme  de  con- 
liance  où  il  était  parvenu,  il  eiil  encore 


38  LES   BEAUX    MLSSIEIIKS 

osé  piller  el  rançonner  les  gens  du  dehors, 
c'eût  été  uniquement  pour  enrichir  le  ma- 
noir de  Briantes. 

Clindor  faisait  cause  commune  avec  lui 
contre  la  Bellinde,  qui  le  haïssait  et  le 
traitait  de  chien  habillé.  C'était  un  bon 
petit  garçon,  moitié  fin  et  moitié  sot,  ne 
sachant  encore  s'il  devait  se  draper  en 
homme  du  tiers,  titre  qui  prenait  chaque 
jour  |)lus  d'insportance  réelle,  ou  se  bla- 
sonner  en  futur  gentilhomme,  vanité  qui 
devait  encore  longtemps  retenir  le  tiers 
dans  urie  attitude  équivoque  et  lui  faire 
jouer,  en  dépit  de  sa  supériorité  inlellec- 
luello,  un  rôle  de  dupe  entre  les  partis.     • 

e  secret  de  l'origine  de  la  Morisque 


Di:  BOis-noi'.iî 


:vj 


fut  gardé.  Pour  ne  pas  l'exposera  l'inlo- 
lérance  soupçonneuse  de  la  Bellinde.  qui 
faisait  de  grands  sembianis  de  dévotion, 
Adamas  la  fit  passer  pour  Espagnole,  pu-* 
rement  et  simptemenl.  Pas  un  mot  de  son 
tiisloire  ne  transpira,  non  plus  nue  de 
celle  rie  Mario. 

—  Monsieur  le  marquis,  dit  Adamas  a 
son  maître  en  ie  déshal3illant,  nous  som- 
mes des  enfants,  et  nous  n'enlen<lons  rien 
à  l'artifice  de  la  loileile.  Cette  Morisque, 
avec  qui  j'ai  causé  de  choses  sérieuses  a 
la  veillée,  m'en  a  plus  ajipris  dans  une 
heure  q\ïe  tous  vos  accommodenrs  de 
Paris  n'ien  savent.  Elle  a  les  plus  beaux 
secrets  sur  toutes  choses,  et  sait  extraire- 
des  plantes  des  srcs  miraculeux. 


40  LES    BEAUX    MESSIEURS 

—  C'est  boQ,  c'est  bon,  Adamas  !  parle- 
moi  d'autre  chose.  Pvécite-moi  quelque 
poésie  en  faisant  ma  barbe,  car  je  me 
sens  triste,  et  je  dirais  volontiers  comme 
M.  d'Urfé,  parlant  d'AsIrée,  t  que  le  ren- 
((  grégemeut  de  mes  ennuis  trouble  le  re- 
a  pos  de  mon  estomac  et  le  respirer  de  ma 
ft  vie.  » 

—  Numes  célestes  !  Monsieur,  s'écria  le 
fidèle  Adauias,  qui  aimait  a  se  servir  des 
formules  de  son  maître,  c'est  donc  tou- 
jours le  souvenir  de  votre  frère? 

—  Hélas!  il  mVst  revenu  aujourd'hui 
tout  entier,  je  ne  sais  pourquoi.  Il  y  a  des 
jours  comme  cela,  mon  ami,  où  une  dou- 
leur cndorm  c  se  réveille.  C'est  comme 


i)C    BOIS- DORÉ  41 

les  blessures  que  l'on  rapporte  de  la 
guerre.  Sais-tu  une  chose  à  quoi  la  gen- 
tillesse de  cet  orphelin  m'a  fait  songer, 
tout  ce  tantôt?  C'est  que  je  me  fais  vieux, 
mon  pauvre  Adamas  ! 

—  Monsieur  plaisante! 

—  Non,  nous  nous  faisons  vieux,  mon 
ami,  et  mon  nom  s'éteindra  avec  moi.  J'ai 
bien  quelques  arrière-cousins  dont  je  ne 
me  soucie  guère  et  qui  perpétueront^s'ils 
le  peuvent,  le  nom  de  mon  père;  mais  moi 
je  serai  le  premier  et  le  dernier  des  Bois- 
Doré,  et  mon  marquisat  ne  passera  à  per- 
sonne, puisqu'il  est  tout  honorifique  et  de 
bon  plaisir  roj'al. 

—  J'y  ai  souvent  songé,  et  je  regrette 


4i  LES   BliAlX    MtiSSH.UhS 

que  monsieur  ait  eu  la  tête  trop  vive  poUt' 
consentir  k  faire  une  fin  a  sa  vie  de  jeune 
homme,  en  épousant  quelque  bfellé  nym- 
phe de  ces  contrées. 

—  Sans  doute,  j'ai  eu  tort  de  n'y  pas 
soncrer.  J'ai  trop  cburu  de  belle  en  belle, 
et,  bien  que  je  n'aie  guère  rencontré 
^.  d'Urfé,  je  gagerais  qu'entendant  parler 
de  moi  en  quelque  lieu,  il  m'a  voulu  pein- 
dre sous  les  traits  du  berger  Hylas. 

—  Et  quand  cela  serait,  monsieur?  €e 
berger  est  «n  fort  aimable  homme,  infini- 
ment spirituel,  et  le  plus  divertissant,  se- 
lon moi,  de  tous  les  héros^du  livre. 

—  Oui,  mais  il  est  jeune,  et  je  te  répMe 
que  je  commence  à  ne  plus  l'être,  et  a  ro- 


i)ii  Bois-i>ouÉ  A3 

greUer  fort  amèrement  de  n'avbir  point 
de  famille.  Sais-lu  que  vingt  fois  j'ai  eu 
l'idée  ou  formé  le  souhait  d'adopler  quel- 
que enfant? 

—  Je  le  sais,  monsieur;  toutes  les  fois 
que  vous  voyez  un  enfantelet  joli  et  plai- 
sant, cette  idée  vous  reprend.  Eh  bien, 
qui  vous  en  empêche? 

—  L'embarras  d'en  trouver  un  qui  soit 
d'une  heureuse  Ogure,  d'un  bon  naturel, 
et  qui  n'ait  point  de  parents  disposés  a  me 
le  reprendre  quaud  je  l'aurai  élevé.  Car 
de  raffoler  d'un  enfant,  pour  qu'à  1  aije  de 
vingt  ou  vingt-cinq  ans,  on  vous  l'em- 
mène... 

~  D'ici  la,  monsieur... 


44  LES    BEAUX    AlEbSlEUUS 

—  Hé!  le  temps  passe  si  vite!  on  ne  le 
sent  point  passer!  Tu  saisque  j'avais  songé 
a  prendre  chez  moi  quelque  jeune  parent 
pauvre;  mais  ils  sont  lous  vieux  ligueurs 
dans  ma  famille,  et  d'ailleurs  leurs  petits 
sont  laids,  turbulents  ou  malpropres. 

—  11  est  certain,  monsieur,  qne  la  bran- 
c!ie  cadette  des  Bouron  n'est  point  belle. 
Vous  avez  pris  pour  vous  toute  la  taille, 
tout  l'agrément,  toute  la  braverie  do  la  fa- 
mille, et  il  n'y  a  que  vous-même  qui  puis- 
siez vous  donner  un  héritier  digne  de 
vous. 

—  xMoi-môme  ?  dit  Bois-Doré,  un  peu 
étourdi  de  celte  assertion. 

m  —   Oui,   monsieur,  je  parle  sérieuse- 


\ 


DE    BOIS- DORÉ  4S 

meiit.  Puisque  vous  voila  ennuyé  de  votre 
liberté;  puisque,  pour  la  dixième  fois,  je 
vous  entends  dire  que  vous  voulez  vous 
ranger... 

—  Mais,  Adamas  ,  tu  parles  de  moi 
comme  d'un  débauché  1  II  me  semble  que 
depuis  la  triste  mort  de  notre  Henri,  j'ai 
vécu  comme  il  convient  a  un  homme  ac- 
cablé de  chagrin,  et  à  un  gentilhomme 
sédentaire  obligé  de  donner  le  bon  exem- 
ple. 

—  Certainement,  certainement,  mon- 
sieur, vous  pouvez  me  dire  la-dessus  tout 
ce  qu'il  vous  plaira.  Mon  devoir  est  de  ne 
vous  point  contredire.  Vous  n'êtes  point 
obligé  de  me  raconter  toutes  les  belles 


40  LES    BEAUX    MESSIEURS 

aventures  qui  vous  arrivent  dans  les  châ- 
teaux ou  bocaffes  des  environs,  n'est-ce 
pas,  monsieur?  Ça  ne  regarde  que  vous. 
Un  fidèle  serviteur  ne  doit  point  espionner 
son  maître,  et  je  ne  crois  pas  avoir  ja- 
mais fait  de  questions  indiscrètes  a  mon- 
sieur? 

—  Je  rends  justice  à  ta  délicatesse,  mon 
cher  Adamas,  répondit  Bois-Doré,  a  la 
fois  confus,  inquiet  et  flatté  des  supposi- 
tions chimériques  de  son  idolâtre  valet. 
Parlons  d'autre  chose,  ajouta-t-il,  n'osant 
appuyer  sur  un  sujet  si  délicat,  et  cher- 
chant k  se  fig^urer  qu' Adamas  savait  de 
lui  des  aventures  qu'il  ignorait  lui-même. 

Le  marquis  n'était  ni  hâbleur  ni  vanlard 


DE    BOIS-DORE  47 

ouvertement.  Il  était  de  trop  bonne  com- 
pagnie pour  raconter  les  bonnes  fortuneg 
qu'il  avait  eues,  et  pour  inventer  celles 
qu'il  n'avait  plus.  Mais  il  était  charmé 
qu'on  lui  en  prêtât  toujours,  et  pourvu 
qu'on  ne  compromît  aucune  femme  en 
particulier,  il  laissait  dire  qu'il  pouvait 
prétendre  a  toutes.  Ses  amis  se  prêtaient 
a  sa  modeste  latuilé,  et  le  grand  plaisir 
des  jeunes  gens,  celui  de  Guillaume  d'Ars 
en  particulier,  était  de  le  taquiner  sur  ce 
point,  sachant  combien  cette  taquinerie 
lui  était  agréable. 

Mais  Adamas  n'y  faisait  point  tant  de 
façon.  iKn'était  pas  trop  gascon  pour  son 
propre  compte,  ayant  confondu  sa  person- 
nalité dans  le  rayonnement  de  celle  de 


48  LES    BEAUX    MESSIEURS 

son  maître  ;  il   l'était   pour  lui   et    a   -a 
place. 

Aussi  reprit-il  la  parole  avec  aplomb, 
sur  ce  chapitre,  déclarant  que  Monsieur 
avait  raison  de  songer  au  mariage.  C'était 
une  conversation  qui  revenait  souvent  en- 
tre eux,  et  dont  ni  l'un  ni  l'autre  ne  se 
lassait,  bien  qu'elle  n'eût  jamais  d'autre 
résultat,  depuis  trente  ans,  que  cette  ré- 
flexion de  Bois-Doré  :  «  Sans  doute,  sans 
doute!  mais  je  suis  si  tranquille  et  si  heu- 
reux ainsi  !  Rien  ne  presse,  nous  en  repar- 
lerons. > 

Cette  fois,  pourtant,  il  parut  écouter  les 
hâbleries  d  Adauias  sur  son  compte  avec 
plus  d'attention    que  de  coutume. 


DE    BOIS- DORÉ  49 

—  Si  je  croyais  ne  point  épouser  une 
femme  stérile,  dit-il  a  son  confident,  je 
me  marierais,  en  vérité!  Peut-être  fe- 
rais-je  bien  d'épouser  une'  veuve  ayant 
des  enfants  ? 

—  Fi  !  monsieur,  s'écria  Adamas,  ne 
songez  point  à  cela.  Prenez-moi  une  jeune 
et  belle  demoiselle  qui  vous  donnera  une 
lignée  à  votre  image. 

—  Adamas!  dit  le  marquis,  après  avoir 
un  peu  hésité,  j'ai  quelque  doute  que  le 
ciel  m'envoie  ce  bonheur.  Mais  tu  me  sug- 
gères une  idée  agréable,  qui  est  d'épouser 
une  si  jeune  personne  que  je  puisse  me  fi- 
gurer qu'elle  est  ma  fdle,  et  que  je  puisse 
l'aimer  comme  si  j'étais  son  père.  Que 
dis-tu  de  cela? 

Il  A 


50  LES  nr.Aux  messieurs 

—  Je  (lis  qu'en  la  prenant  bien  jeune, 
bien  jeune,  a  la  rii^^ueur,  monsieur  pourra 
s'imaginer  qu'il  a  adopté  un  enfant.  Alors, 
si  c'était  l'idée  de  monsieur,  il  n'y  a  pas  a 
aller  bien  loin  ;  la  petite  dame  de  la  Molte- 
Seuilly  est  loul  a  fail  ce  qui  convient  a 
monsieur.  C'est  beau,  c'est  bon,  c'est  sage, 
c'est  riant  ;  voila  ce  qu'il  faut  pour  égayer 
notre  manoir,  el  je  suis  bien  sûr  que  son 
père  y  a  pensé  plus  d'une  lois. 

—  Tu  crois,  Adamas? 

—  (iCrtes  !  et  elle-même  !  Croyez-vous 
que  quand  ils  viennent  ici,  elle  ne  fait 
point  de  campa  raison  en  Ire  son  vieux  ma- 
noii"  cl  le  vôIre,  qui  est  une  maison  de 
fées?  Croyez-vous  que,  toute  jeunelle  et 


DE    bOIS-DORE  51 

innocente  qu'elle  est,  elle  ne  se  soi(  pas 
avisée  de  ce  que  vous  êtes  par  rapport  à 
tous  les  autres  prétendants  qu'elle  pour- 
rait regarder? 

Bois-Doré  s'endormit  en  songeant  pré- 
cisément à  l'absence  de  prétendants  au- 
tour de  la  belle  Lauriane,  aux  rancunes 
des  voisins  contre  le  franc  et  rude  de  Beu- 
vre,  et  au  (  hcgrin  que  celui-ci  éprouvait 
de  celte  circonstance,  momentanée  sans 
doute,  mais  dont  il  s'exagérait  la  durée  pos- 
sible. Le  marquis  Se  persuada  que  sa  pro- 
position allait  être  agréée  comme  une 
grande  favcnr  de  la  fortune.  La  question 
religieuse  allait  d'elle-même  entre  eux. 
D'ailleurs,  si  î^auriane  lui  faisaii  un  re- 
proche d'avoir  abjuré  le  calvinisme,  il  ne 


52  LES   BEAUX    MESSIEUnS 

voyait  pas  grand  embarras  à  l'embrasser 
pour  la  seconde  fois.  Sa  fatiité  ne  lui  per- 
mit pas  de  s'arrêter  beaucoup  sur  l'objec- 
iion  qu'on  pourrait  faire  relativement  k 
son  âge.  Adamas  avait  le  don  d'éloigner, 
cha(iue  soir,  par  ses  flatteries,  ce  souvenir 
désagréable.  Le  bon  Sylvain  s'endormit 
donc,  ce  soir-fa,  plus  ridicule  que  jamais; 
mais  quiconque  eu  t  pu  lire,  dans  son  cœur, 
le  sentiment  vraiment  paternel  qui  le  gui- 
dait, la  grande  tolérance  philosophique 
dont  il  était  doué  «  en  prévision  de  co- 
cuage,  »  et  les  projets  de  gâterie,  de  sou- 
mission et  de  dévouement  qu'il  formait 
pour  sa  jeune  compagne,  lui  eût  cerlai- 
nement  pardonné,  tout  en  se  moquant  de 
lui. 

Lorsque  Adamas  passa  dans  sa  chambre, 


DE   fiOlS^DORE  Od 

|llui  sembla  entendre,  dans  l'escalier  dé- 
robé, un  frôlement  de  robe.  Il  s'élança 
aussi  vite  qu'il  ])ut  dans  ce  passage,  mais 
sans  atteindre  Bellinde,  qui  eut  le  tem|  s 
de  disparaître  après  avoir,  comme  il  lui  ar- 
rivait souvent,  entendu  toute  la  causerie 
des  deux  vieux  garçons. 

Adamas  la  savait  bien  capable  de  cet 
espionnage.  Pourtant  il  crut  s'être  trompé, 
et  barricada  toutes  les  portes  lorsqu'il  n'y 
avait  plus  rien  à  surprendre  que  le  ron- 
flement sonore  du  marquis  et  les  aboie- 
ments étouffés  du  pelit  Fleurial  coucbé 
sur  le  pied  de  son  lit,  et  rêvant  d'un  cer- 
tain chat  noir  qui  était  pour  lui  ce  qre 
Bellinde  était  pour  Adamas. 

On  arriva  a  la  Molfe-Seuilly  le  lendt- 


(>4  L£S  BEAUX  Mi^SàlËUhS 

main,  sur  les  neuf  heures.  Le  lecteur  n'a 

pas  oublié  qu'a  celle  époque,  le  dîner  se 
servail  à  dix  heures  du  malin,  le  souper  a 
six.  heures  du  soir. 

Celte  fois,  notre  marquis,  bien  résolu  a 
faire  l'ouverture  de  ses  projets  matrimo- 
niaux, avait  pensé  qu'il  devait  arriver  en 
plus  lesle  équipage  que  sa  belle  grande 
carroche.  Il  avait  enfourché,  sans  trop 
d'elï'orls,  son  joli  andaloue  nommé  Rosidor 
(toujours  un  nom  de  ÏAstrée),  excellente 
créaiurc  aux  allures  douces,  au  caractère 
tranquille,  un  peu  charlatan  comme  il 
convenait  de  l'être  pour  faire  briller  son 
cavalier,  cesl  à-dire  sachant,  au  moindre 
averlissenionl  do  la  jambe  ou  de  la  main, 
rouler  <le,>  veux  féroces,  s'cMicapuchouner, 


gonfler  ses  nasaux  comme  un  mauvais 
diable,  voire  faire  assez  haut  la  cour- 
belte,  enûn  se  donner  des  airs  de  mé- 
dian le  bêle, 

Au  demeuranl,  le  meilleur  fils  du  monde. 

Vn  raellant  pied  a  terre,  le  marquis  or- 
donna a  Clindor  do  promener  son  cheval 
un  quart  d'heure  autour  du  préau,  sous 
prétexte  qu'il  avait  trop  chaud  pour  entrer 
tout  de  suite  «  en  l'écurie,  »  mais,  en  réa- 
lité, pour  que  l'on  sût  bieu,  dans  la  mai- 
sou,  qu'il  chevauchait  toujours  ce  brillant 
palefroi. 

Mais  avant  de  paraître  devant  Lauriane, 
le  bon  M    Sylvain  entra  dans  la  thaoïbre 


56  LliS    BEAUX    MESSIEURS 

qui  lui  étail  réservée  chez  son  voisiu,  pour 
se  rajuster,  se  parfumer  et  recoslumer 
de  la  façon  la  plus  leste  et  la  plus  élé- 
gante. 

De  son  côté,  M.  Sciarra  d'Alvimar,  tout 
en  velours  et  satin  noir,  a  la  mode  espa- 
gnole, avec  les  cheveux  courts  et  la  fraise 
de  riches  dentelles,  n'eut  qu'à  changer  ses 
hottes  contre  des  chausses  de  soie  et  des 
souliers  couverts  de  rubans  pour  se  mon- 
trer dans  tous  ses  avantages.  Bien  que  son 
costume  sérieux  et  devenu  «  antique  »  en 
France   eiàt  mieux   convenu   a   l'âge   de 
Bois-Doré   qu'au   sien  ,  il  lui  donnait  je 
n.'  sais  quel  air  de  diplomate  et  de  prêtre, 
qui  faisait  d'autant  mieux  ressortir  sa  jeu- 
nesse   extraordinairement  conservée,  et 
l'élégance  ai.^  'e  do  sa  personne. 


DE   BOIS-DOUÉ  57 

H  semblait  que  le  vieux  de  Beuvre  eût 
pressenti  un  jour  de  fiançailles,  car  il  s'é- 
tait fait  moins  hup^uenol,  c'est-a-dire  moins 
austère  en  ses  habits  que  de  coutume,  et 
trouvant  sa  fille  trop  simple,  il  l'avait  en- 
gagée à  mettre  une  plus  belle  robe.  Elle  se 
fit  donc  aussi  belle  que  le  lui  permettait  le 
deuil  de  veuve  qu'elle  devait  garder  jus- 
qu'à un  nouveau  mariage.  L'usage  alors 
ne  transigeait  pas.  l'aile  s'habilla  tout  en 
taffetas  blanc  avec  la  jupe  de  dessus  rele- 
vée sur  un  dessous  d'un  blanc  grisâtre, 
que  l'on  appelait  couleur  de  pain  bis.  Elle 
mit  un  rabat  et  des  rebras  (manchettes)  de 
point  coupé,  et,  dispensée  par  le  chape- 
ron de  veuve  (le  petit  bonnet  à  la  Marie 
Stuartj  de  se  conformer  à  la  mode  de  l'af- 
Ireuse  perrucjue  poudrée  qui  régnait  en- 


58  LES   ItËAUX   MES^ItiUUâ 

core,  elle  put  montrer  ses  beaux  cheveux 
blonds  relevés  en  un  bourrelet  crépelé 
qui  découvrait  son  joli  front  et  encadrait 
ses  tempes  finement  veinées.  Pour  ne  pas 
sembler  trop  provinciale,  elle  se  permit 
seulement  un  nuage  de  poudre  de  Chypre, 
qui  la  faisait  d'un  blond  plus  enfantin  en- 
core. 

Bien  que  les  deux  prétendants  se  fus- 
sent promis  d'être  aimables,  il  y  eut,  pen- 
dant le  dîner,  un  pou  de  gène  de  leur 
part,  comme  si  je  ne  sais  quel  doute  leur 
fut  venu  qu'ils  se  faisaient  concurrence 
l'un  à  l'autre.  Le  fait  est  que  Hellinde 
avait  raconté  à  la  gouvernante  de  M.  Pou- 
lain la  conversation  «jU'elle  avait  surprise 
la  veille  entrt^;  Adamas  et  le  marquis.  La 


gouvernante  en  avait  fait  part  au  recteur, 
lequel  en  avait  averti  d'Aivimar  par  un 
billet  ainsi  conçu  :  c  Vous  avez,  en  laper- 
«  sonne  de  votre  hôte,  un  rival  dont  voua 
«  saurez  vous  divertir  :  tirez  parti  de  la 
a  circonstance.  » 

D'Aivimar  ne  fît  que  rire  en  lui-même 
de  cette  concurrence;  son  plan  était  de 
s'attaquer  tout  d'aljord  au  cœur  de  la  jeune 
dame.  Peu  lui  inaporlait  que  le  père  l'en- 
courageàt.  Il  pensait  que,  maître  des  sen- 
timents de  Lauriane,  il  aurait  bon  marché 
du  reste. 

Bois-Doré  raisonnait  autrement.  11  ne 
pouvait  pas  mettre  en  doute  l'estime  et 
l'attachement  qu'on  avait  pour  lui.  Jl  n'es- 


GO  LJ*,S   BEAUX   MESSIEURS 

pérait  pas  surprendre  l'imagination  et 
tourner  la  tête;  il  eût  voulu  se  trouver 
seul  avec  le  père  et  la  GUe,  pour  exposer 
tout  simplement  les  avantai^es  de  son  rang 
et  de  sa  fortune,  après  quoi  il  comptait, 
par  d'humbles  galanteries,  se  faire  devi- 
ner ingénieusement  et  honnêtement.  En- 
fin, il  voulait  se  conduire  en  fils  de  famille 
bien  élevé,  tandis  que  son  rival  eût  pré- 
féré enlever  la  place  en  héros  d'aven- 
ture. 

De  Beuvre,  qui  voyait  bien  d'Alvimar 
devenir  tendre,  contraria  fort  sou  vieux 
ami  en  le  prenante  part,  le  long  delà  pe- 
tite rivière,  |)0ur  lui  adresser  nombre  de 
questions  sur  le  rang  et  la  fortune  de  son 
liole,  il  (juoi  Jiois-Doré  ne  pouvait  rien  ré- 


DE    BOIS-UOUÉ  61 

pondre,  sinon  que  M.  d'Ars  le  lui  avait  re- 
commandé comme  un  homme  de  qualité 
dont  il  faisait  le  plus  grand  cas. 

—  Guillaume  est  jeune,  disait  M.  de 
Beuvre,  mais  il  sait  trop  ce  qu'il  nous 
doit  pour  nous  avoir  présenté  un  homme 
indigne  de  notre  hon  accueil.  Je  m'étonne 
pourtant  qu'il  ne  vous  ait  rien  dit  de  plus  ; 
nniis  M.  de  Villa-Réal  a  dû  s'ouvrir  a 
vous  des  motifs  de  sa  venue  ?  Comment  se 
fait-il  qu'il  n'ait  point  suivi  Guillaume  aux 
fêtes  de  Bourges? 

Bois  Doré  ne  pouvait  répondre  h  ces 
questions;  mais,  dans  sa  pensée  intime, 
de  Beuvre  se  persuadait  que  ce  mystère  ne 
couvrait  pas  d'autre  dessein  que  celui  de 
plaire  a  sa  fille. 


62  Lf  s    Bl-AUX    MESSIEURS 

—  Il  l'aura  vue  quoique  part,  se  disait-il, 
sans  qu'elle  ait  fait  attention  a  lui;  et, 
bien  qu'il  me  semble  fort  catholique,  il  me 
semble  aussi  fort  épris  d'elle. 

Il  se  disait  encore  que,  dans  l'état  des 
choses,  un  gendre  Espagnol  catholique  re- 
lèverait la  fortune  de  sa  niaison,  et  répare-- 
rail  le  tort  qu'il  avait  fait  à  sa  fille  en  se 
jetant  dans  la  réforme.  Ne  fût-ce  que  pour 
faire  mentir  les  jésuites,  qui  l'avaient  me- 
nacé, il  eût  souhaité  que  l'Espagnol  fût 
d'assez  bonne  maison  pour  prétendre  b  la 
main  de  Lauriane,  même  quand  il  eût  été 
médiocrement  riche. 

y\.  de  JJenvre  raisonnai!  en  sceplitiuc.  Il 
t»c  faisait  pas  des   lissais  de  Montaigucllc 


DE    BOïS-DORé  63 

même  bruil  que  Bois-Doré  faisait  de  VAs- 
trée,  mais  il  s'en  nourrissait  assiduement, 
et  c'otail  même  le  seul  livre  qu'il  liit  dé- 
sormais. 

Bois-Doré,  plus  honnête  en  politique 
que  son  voisin,  n'eût  pas  raisonné  comme 
lui,  s'il  eût  été  père.  11  ne  tenait  pas  plus 
que  lui  a  la  religion  ;  mais  des  croyances 
du  vieux  temps,  il  avait  gardé  celle  de  la 
patrie,  et  l'esprit  de  la  Ligue  ne  l'eût  fait 
jamais  transiger. 

Il  ne  devina  pas  les  préoccupations  de 
^ou  ami,  absorbé  qu'il  était  par  les  siennes 
propres,  et,  pendant  un  quart  d'heure, 
jouant  aux  propos  interrompus,  ils  parlè- 
rent, sans  se  comprendre,  de  l'urgence 
d'un  bon  mariage  pour  Lauriane. 


64  LES    REAUX    MESSIEURS 

Enfin,  la  question  s'éclaircit. 

—  Vous  !  s'écria  de  Beuvre  stupéfait  de 
surprise,  quand  le  marquis  se  fût  déclaré. 
Hé!  qui  diable  pouvait  s'attendre  a  cela? 
Je  m'imaginais  que  vous  me  parliez  a  mots 
couverts  de  votre  Espagnol,  et  voila  qu'il 
s'agit  de  vous-même  !  Oui-dà  !  mon  voisin, 
parlez-vous  sensément,  et  ne  vous  pre- 
nez-vous point  pour  votre  petit-fils  ? 

Bois-Doré  mordit  sa  moustache;  mais, 
habitué  aux  railleries  de  son  ami,  il  se  re- 
mit bien  vite  et  s'efforça  de  lui  persuader 
quon  se  trompait  sur  son  âge,  et  qu'il  n'é- 
tait pas  si  vieux  que  ne  Tétait  son  propre 
père,  lequel,  a  soixante  ans,  s'était  rema- 
rié avec  succès. 


DE    B01S-l)01\Ê  65 

Pendant  qu'il  perdait  ainsi  le  temps, 
d'Alvimar  s'efforçait  de  le  mettre  à  profit. 
Il  avait  su  arrêter  madame  de  Beuvre  sous 
le  gros  if,  dont  les  branches,  pendantes 
jusqu'à  terre,  formaient  comme  une  salle 
de  sombre  verdure,  où  l'on  se  trouvait 
isolé  au  milieu  du  jardin. 

Il  débuta  assez  maladroitement  par  des 
compliments  exagérés.  Lauriane  n'était 
pas  en  garde  contre  le  poison  de  la 
louange;  elle  connaissait  peu  les  belles 
manières  des  jeunes  gens  de  condition,  et 
n'eut  pas  su  distinguer  le  mensonge  de  la 
vérité;  mais,  heureusement  pour  elle,  son 
cœur  n'avait  pas  encore  senti  les  ennuis 
de  la  solitude,  et  elle  était  beaucoup  plus 
enfant  qu'elle  n'en  avait  l'air.  Elle  trouva 

Il  5 


66      '  LES    BEAUX    MESSIIUUS 

fori  plaisant  le  langage  hyperbolique  de 
d  Âlvimar,  et  se  prit  à  rire  de  sa  galante- 
rie avec  un  entraiii  qui  le  Lléconcerla. 

il  vil  {{ue  ses  phrases  ne  faisaient  pas 
fortune,  et  s'efforça  de  parler  d'amour  plus 
iialureilcinent.  Peul-êire  en  fût-il  venu  a 
bout  et  peul-êlre  en  eùl-il  amené  quelque 
trouble  dans  cette  jeune  âme;  mais  Luci- 
lio  vint  tout  à  coup,  comme  envoyé  par  la 
Providence,  rompre  ce  dangereux  en- 
trelien par  les  douces  notes  de  sa  sour- 
deline. 

Il  n'avait  pas  voulu  venir  avec  Bois- 
Doré,  sachant  qu'on  le  ferait  dîner  a  l'of- 
fice, el  (^u'il  ne  verrait  pas  Lauriane  avant 
Uïidi.   ï.auiinne,   pas  pins  que   son   père, 


DE    BOIS-DORE 


67 


n'igiioraii  la  iragique  histoire  du  disciple 
de  Bruno,  cl,  n  Texeiiiple  de  Bois-Doré,  oa 
affectait,  a  la  illotte-Seuilîy,  de  le  Irailer 
comme  un  simple  artiste,  dans  la  crainte 
de  le  compro  ieltre,  bien  que  l'on  fît  de 
lui  le  cas  qu'il  méritait. 

Lucilio  était  le  seul  qui  n'eût  pas  songé 
à  faire  toilette  pour  la  circonstance,  il  n'a- 
vait aucun  espoir  de  se  faire  remarquer, 
et  même  il  n'avait  aucun  désir  d'attirer  les 
yeux  sur  sa  personne,  sachant  bien  que  le 
commerce  mystérieux  des  âmes  était  le 
seul  auquel  il  put  prétendre.  Aussi  appro- 
cha-t-il  de  l'if  sarjs  vaine  timidité  et  sans 
fausse  discrélion  ;  et,  comptant  sur  la  vé- 
rité et  sur  la  beauté  de  ce  qu'il  avait  a  dire 
en   musique,   i!  se  mit  à  jouer,  au  grand 
déplaisir  et  au  grand  dépit  de  d'Alvimar. 


G^  LES    11  TAUX    MESSIEURS 

Lauriane  aussi  fut  un  inslanl  contrariée 
(le  celle  inlerruption;  mais  elle  se  le  re- 
procha en  vojanl,  sur  la  belle  figure  du 
sourdelinier,  linlenlion  naïve  de  lui  être 
agréable. 

—  Je  ne  sais  pourquoi,  pensa-t-elle,  il 
}■  a  sur  celle  figure-lk  comme  un  rayonne- 
ment d'alTeclion  vraie  et  de  conscience 
saine  que  je  ne  trouve  pas  sur  celle  de 
Vautre. 

Et  elle  regardait  encore  d'Alvimar , 
maintenant  tout  contrarié,  boudeur,  bau- 
lain,  et  elle  se  sentait  comme  un  froid  de 
peur,  soit  de  lui,  soit  d'elle-même. 

Soit  encore  qu'elle  lut  très  sensible  à  la 
musique,  soil  que  son  esprit  fut  disposé  à 


DE  BOis-uonÉ  (i9 

une  certaine  exaltation,  elle  se  figura  en- 
tendre dans  sa  tête  les  paroles  des  beaux 
airs  que  lui  jouait  Lucilio,  et  ces  paroles 
imaginaires  lui  disaient  : 

.  «  Vois  le  clair  soleil  qui  brille  dans  le 
«  ciel  doux,  et  les  vives  eaux  qui  reçoivent 
«  ses  feux  sur  leurs  facettes  changeantes  ! 
«  Vois  les  beaux  arbres  courbés  en  noirs 
«  berceaux  sur  le  fond  d'or  pâle  des  prai- 
«  ries,  et  les  prairies  elles-mêmes  redevc- 
«  nues  riantes  comme  au  printemps,  sous 
((  Ja  broderie  des  fleurs  roses  de  l'au 
«  tomne  ;  et  le  cygne  gracieux  qui  semble 
o  voguer  en  mesure  a  tes  pieds,  et  les  oi- 
«  seaux  vojageiirs  qui  tiaversent  la-bas 
0  les  nuages  diaprés.  Tout  cela,  c'est  la 
('  musique  que  je  te  chante. 


70  LES    liEALX   MF.Sï^lEL'US 

«  C'est  la  jeunesse,  la  pureté,  la  foi,  Va- 
«  niitié,  le  bonheur.  N'écoule  j)as  la  voix 
«  étrangère  que  lu  ne  comprends  pas.  Elle 
0  es!  douce,  mais  trompeuse.  Elle  étein- 
«f  droit  le  soleil  sur  la  têle,  elle  desséclie- 
«  rail  l'eau  sous  tes  pieds;  elle  flétrirait  les 
a  (leurs  dans  les  prés  et  i)riserail  i'aile  des 
«  oiseaux  dans  le  nua^e  ;  elle  ferait  des- 
«  cendre  autour  de  toi  l'ombre,  le  froid,  la 
«  peur,  la  ntori,  et  larirail  a  jamais  la 
c<  source  des  divines  harmonies  que  je  le 
«  chaule.  » 

• 
Tauriane  ne  voyait  plus  d'xMvimar.  Per- 
due dans  une  douce  rêverie,  elle  ne  voyait 
pas  non  [)lus  Lucilio.  Elle  ('lait  transpor- 
tée (laii-i  le  p;issé,  cl,  son^canl  à  (^liar- 
lolîe   f|\\l}>ret  ,    elle   <e    di^nii    :    -     Non, 


bi:  Buis-iJuUE  /l 

non,  je  n'écoulerai  jamais  la  voix  du  do- 
mrn  ! 

—  Ami,  dit-elle  en  se  levant,  lorsque  le 
sou rdeli nier  s'arrêta,  tu  m'as  fait  irrand 
bien,  et  je  te  remerclf^  ;  je  n'ai  t  ien  a 
t'otTrirqui  puisse  payer  les  bfdles  pensées 
que  tu  sais  faire  comprpndre;  c'est  pour- 
quoi je  te  prie  d'accepter  ces  douces  vio- 
lettes qui  sojit  rembléme  de  la  modes- 
lie. 

Elle  avait  refusé  ces  violettes  à  d'AI- 
vimar,  et  elle  nfTectait  de  les  donner  au 
pauvre  musicien,  devant  lui.  D'Aivin:ar 
sourit  de  lriom|)he,  se  croyant  provoqué 
par  une  agacerie  plus  provocante  qu'un 
aveu.  Mais  ce  n'était    [)oin(   la    la  pensée 


7:î  LES    BIALX    MESSIEURS 

de  Laiirinne,  car  feignant  d'attacher  son 
bouquet  au  chapeau  du  sourdelinier,  elle 
dit  tout  basa  celui-ci  : 

—  Maître  Giovellino,  je  vous  demande 
d'être  un  père  pour  moi,  et  de  ne  me 
point  quitter  d'un  pas  que  je  ne  vous  le 
dise. 

Grâce  h  sa  vive  pénétration  italienne, 
Lucilio  comprit. 

—  Oui,  oui,  j'entends,  lui  répondit-il  de 
son  regard  expressif;  comptez  sur  moi  ! 

Et  il  vint  s'asseoir  sur  les  grosses  ra- 
cines du  vieux  if,  a  une  dislance  respec- 
tueuse, comme  un  serviteur  qui  attend 
les  ordres  q'i'on  voudra  lui  donner,  mais 


DE    BOIS -DOUE  iO 

assez  près  pour  ne  pas  permellre  a  d'Al- 
vimar  de  dire  un  mot  qu'il  n'entendît  fort 
bien. 

D'Alvimar  devina  tout.  On  avait  peur 
de  lui  ;  c'était  encore  mieux  !  11  avait  un  si 
profond  dédain  pour  le  sonneur  de  corne- 
muse qu'il  se  remit  a  faire  sa  cour  devant 
lui  comme  devant  une  bûche.   Mais  son 
dangereux  magnétisme  perdit  toule  vertu. 
Il  semblait  a  Lauriane  que   la  tranquille 
présence  d'un  homme  de  bien  comme  Lu- 
cilio  fût   un  contre-poison.  Elle  eût  rougi 
d'être  vaine  devant  lui.  Elle  se  sentait 
sous  son  regard,  et  c'était  une  protection. 
Elle  vit  l'Espagnol  se  piquer  et   s'irriter 
peu  à  peu.  Elle  essaya  ses  forces  en  lui 
tenant  tête.  Il  voulait  qu*elle  renvoyât  cet 


74  LES  iJEAi  X  aii:sMLUUs 

importun,  et  il  le  disait  a  dessein,  de  ma- 
nière k  être  entendu  de  iiîi.  Lauriane  re- 
fusa net,  disant  qu'elle  voulait  encore  de 
la  musique. 

Aussitôt  Luciiio  i>.>  mi!  en  devoir  de 
gonfler  sa  muselle.D'Alvimar  porta  la  main 
à  son  pourpoint,  en  lira  un  couteau  espa- 
gnol bien  affilé,' el,  l'ayant  ôté  de  sa  gaine, 
,se  mit  à  jouer  avec,  comme  pour  se  don- 
ner une  contenance  ;  tantôt  faisant  mine 
de  vouloir  écrire  avec  sur  le  vieux  if,  et 
tantôt  (le  le  lancer  devant  lui  en  manière 
de  jeu  d'adresse.  Lauriane  ne  con)pril  par 
celle  menace.  Luciiio  était  impassible,  et 
pourtant  il  élail  trop  Italien  pour  ne  pas 
connaître  la  colère  froide  d'un  Espagnol, 
el  pour  ne  pus   savoir  où    peut  aller   la 


pointe  d'un  stylet  lancé  comme  au  hasard. 
En  toute  autre  circonstance,  il  se  serait 
inquiété  pour  son  instrument,  que  l'œil  de 
d'Atvimar  semblait  guetter  pour  le  per- 
cer. Mais  ilol)éfs?nf[  à  Lauriane,  il  com- 
battait pour  rinnox^ence,  comme  Orplîée 
pour  l'amour  avec  sa  lyre  victorieuse; 
il  entama  bravement  un  des  airs  mo- 
risques  qu'il  avait  entend  s  et  notés  la 
veille. 

D'alvimar  se  sentit  bravé,  et  le  foyer 
d'amertume  qui  couvait  en  lui  commença 
a  le  brûler.  Adroit  comme  un  Chinois  a 
liiiHcr  le  coulcau,  il  résolut  d'effrayer 
l'imperlineiit  ménétrier,  et  commençai! 
faire  voler  autour  de  lui  celte  lame  bril- 
lante,, qui   vint   tracer  des  éclairs   tou- 


7<)  LES    iJEAlX   MLSSltUUS 

jours  plus  serrés  autour  de  lui,  à  mesure 
qu'il  poursuivait  son  clianl  plaintif  el 
tejidre. 

Lauriane  s'était  éloignée  de  quelques 
pas,  et,  en  ce  moment,  elle  tournait  le  dos 
a  cette  scène  atroce. 

—  J'ai  bravé  les  tortures  et  la  mort,  se 
disait  Giovellino  :  eh  bien  !  bravons-les 
encore,  et  que  l'Espa^mol  n'ait  pas  la  joie 
de  me  voir  pâlir. 

Jl  tourna  les  yeux  d'un  autre  côté,  cl 
joua  avec  autant  de  recueillement  et  de 
perfection  que  s'il  eiit  été  h  la  table  do 
Bois -Do  ré. 

Opendatïl  d'Alvimar,  allant  et  venant, 


1^!* 


DE    BOIS-DORE  77 

prenait  plaisir  a  se  placer  devant'  lui,  et  a 
le  viser,  comme  s'il  eût  eu  la  tentation  de 
le  prendre  pour  cil^le  ;  et,  par  une  de  ces 
étranges  fascinations  qui  sont  le  châti- 
ment des  méchantes  plaisanteries,  il  com- 
mençait a  éprouver  réellement  celte  ten- 
tation monstrueuse.  Il  lui  en  passait  de's 
sueurs  froides  par  le  corps  et  des  vertiges 
diiîis  la  vue.  Lucilio  le  sentait  plus  qu'it 
ne  le  voyait,  mais  il  aimait  mieux  risquer 
tout  que  de  montrer  un  instant  de  crainte 
b  l'ennemi  de  sa  patrie  et  au  contempteur 
de  sa  dignité  d'homme. 

Pendant  que    cette  terrible  partie    se 
jouait  à  deux  pas  dé  Lauriane  inallentive,  • 
un  étrange  témoin  veillait;  c'était  le  jeune 
loup  élevé  au  chenil,  qui  avait  pris  les  ha- 


78  LES    Br.AUX    Mî-.SSîEURS 

biliuies  el  les  niaui^res  d'un  chien,  mais 
non  les  inslincls  et  le  caraclère.  Il  cares- 
sait volontiers  tout  le  monde,  mais  n'était 
attaché  a  personne.  Couché  aux  pieds  de 
Lucilio,  il  avait  regardé  avec  inquiétude 
le  jeu  cruel  de  l'Espagnol,  et  le  poignard 
étant  tombé  deux  ou  trois  fois  près  de  lui, 
il  s'était  levé  et  retranché  derrière  l'arbre, 
sans  autre  souci  que  celui  de  sa  propre 
sûreté. 

CependanI,  comme  le  jeu  conlinuait, 
l'animal,  qui  commenrùt  a  sentir  ses 
dents,  les  montra  phisieu  s  fois  en  si- 
lence, el,  se  croyant  attaqué,  eut,  pour  la 
première  foisde  sa  vie,  l'inslincl  de  la 
bainc  do  l'iionnue,  L'œil  en  feu,  le  jarret 
liMulii,  l'éciiine  hérissée  el  frissonnante, 


DE   BOIS-DORÉ  79 

il  était  caché  à  d'Alvimar  par  la  tige  co- 
lossale de  l'if,  (i'oii  il  i^mellait  le  moment 
favorable,  et  il'oii  il  s'élança  tout  à  coup 
pour  lui  saiiter  à  la  gorge. 

Il  l'eiit,  sinon  étranglé,  du  moins  blessé, 
«'il  n'eût  élé  vigoureusement  repoussé 
par  un  coup  de  pied  de  Lucilio,  qui  l'en- 
voya roulera  dislance. 

r^a  brustjue  interruption  du  chant  et  le 
son  plaintif  que  rendit  la  musette  aban- 
donnée par  t'arlisle,  firent  retourner 
vivement  Lnuriane.  Ne  comprenant  rien 
a  ce  qui  se  passait,  elle  accourut  pour 
voir  d'Alvimar,  qui,  transporté  de  co- 
1ère,  éventrait  l'animal  avec  son  cou- 
teau. 


80  LES   REAUX    MESSIEURS 

Il  accomplit  cet  acie  de  répression  nvrc 
toute  l'ardeur  de  la  vengeance.  Il  était 
facile  de  voir,  sur  sa  figure  pâle  et  dans 
son  front  injecté,  la  joie  mystérieuse  et 
profonde  qu'il  éprouvait  d'avoir  quelque 
chose  a  égorger. 

Il  plongea  trois  fois  l'acier  dans  les  en- 
trailles palpitantes,  et,  à  la  vue  du  sang, 
sa  bouche  se  contracta  d'une  manière  si 
voluptueuse  que  Lauriane,  toute  trem- 
blante, serra  de  ses  deux  mains  le  bras 
de  Lucilio,  en  lui  disant  a  voix  basse  : 

—  «  Voyez,  voyez  !  César  Borgia  !  c'est 
lui  en  personne  !  » 

Lucilio,  qui  avait  vi  maintes  feis  à 
Rome  le  portrait  peint  par  Raphaël,  fut 


DE   BOIS-DORÉ  81 

encore  plus  à  même  de  saisir  cette  res- 
semblance, et  il  fit  signe  de  la  tète  qu'il  eu 
était  vivement  frappé. 

—  Mais  quoi,  monsieur  !  dit  la  jeune 
dame  tout  émue  a  l'Espagnol  triomphant  ; 
vous  croyez-vous  ici  au  cœur  d'une  forêt, 
et  pensez-vous  m'étre  agréable  en  me 
présentant  la  tête  ou  la  patte  d'un  animal 
que  j'ai  nourri  de  mes  mains  et  caressé 
encore  tout  a  l'heure  devant  vous?  Fi! 
vous  n'avez  point  de  civilité,  et,  avec 
ce  couperet  tout  sanglant,  vous  avez 
l'air  d'un  boucher  plus  que  d'un  gentil- 
homme ! 

Lauriane  était  en  colère,  elle  ne  sentait 

plus  que  de  l'aversion  pour  cet  étranger. 
Il  c 


8â  LES    UKAIX    MF.SslEURS 

Lui,  sortant  comme  d'un  rêve,  s'excusa 
en  disant  que  ce  loup  avait  voulu  le  dé- 
vorer, que  c'était  une  mauvaise  compa- 
gnie en  une  maison,  et  ({u'il  était  con- 
tent d'avoir  délivré  madame  d'un  accident 
qui  eut  pu  arriver  k  elle  aussi  bien  qu'a 
lui. 

—  Vous  a-t-il  donc  attaqué  ?  reprit-elle 
en  regardant  Lucilio,  qui'  fit  signe  que 
oui. 

—  Alors  il  vous  a  donc  mordu  ?  dit-elle 
encore;  où  est  la  blessure? 

Et  comme  d'Alvim;jr  n'avait  pas  été  lou- 
clié,  elle  s'indigna  de  In  frayeur  qu'il  avait 
eue  «l'une  l)ète  encore  si  jeune  et  si  peu 
dangereuse. 


Di:    BOIS- DORÉ  ^3 

—  Le  mot  ilo  frayeur  nVsl  p;js  très 
juste,  répondil-il  avec  une  sorte  de 
rage;  je  ne  croyais  pas  qu'on  pût  le  je- 
ter h  celui  qui  lient  encore  l'arme  de 
mort  ! 

—•Vous  voilk  bien  fier  d'avoir  tué  ce 
louveteau  !  Un  enfant  l'eiit  lait,  et  la  chose 
lui  serait  pardonnable,  mais  non  point 
a  un  homme,  a  qui  un  roup  de  fouet  eût 
suffi  pour  se  débarrasser.  Je  le  dis,  mes- 
Sire,  vous  avez  eu  grand'peur,  et  c'est  la 
maladie  de  ceux  qui  aiment  à  verser  le 
sang. 

—  Je  vois,  dil  î'Espagnol  soudainement 
abattu,  que  j'ai  encouru  voire  dis:,^race, 
cl  je  rotrouvo,  ici  comme  dans  {nul,  Vvf- 
fct  de   ma  mauvaise  fortune.  Elle  est  si 


•Si-  LE9    BEAUX    MESèltURS 

obstinée,  qu'en  bien  des  moments  j'ai  eu 
la  pensée  de  lui  céder  te  gain  d'une  ba- 
taille où  je  ne  trouve  que  désavantage  et 
déplaisir. 

Il  y  avait  beaucoup  de  vrai  dans  ce  que 
d'Alvimar  venait  de  dire,  et  comme,  après 
avoir  machinalement  essuyé  son  poi- 
gnard, il  semblait  hésiter  a  le  remettre 
dans  sa  gaine,  Lauriane,  frappée  de 
l'expression  sinistre  de  son  regard ,  le 
crut  un  peu  fou,  par  suite  de  quelque 
grand  malheur,  et  disposé  a  s'ôter  la 
vie. 

—  Pour  vous  pardonner,  lui  dit-elle, 
j'cvige  que  vous  me  remettiez  l'arme  dont 
vous  venez  de  faire  un  si  mé<;hant  cm- 


DE    BOIS-[)OI\E  »0 

ploi.  Je  n'aime  point  celle  lame  traîtresse, 
que  les  genlilshommes  de  France  ne  por- 
tent plus,  si  ce  n'est  a  la  chasse.  L'épée 
suffit  a  un  chevalier,  et,  pour  la  sortir  du 
fourreau  devant  une  dame,  il  faut  le 
temps  de  la  réflexion.  J'aurais  toujours 
peur  d'un  iiomme  qui  cache  sur  lui  une 
arine  trop  prompte  et  trop  facile  à  ma- 
nier, et  comme  je  ne  vois  point  que  celle- 
ci  soit  d'un  grand  prix,  je  vous  de- 
mande de  m'en  faire  le  sacrifice,  en  ré- 
paration du  déplaisir  que  vous  m'avez 
causé. 

D'Alvimar  crut  qu'en  le  désarmant  ou 
le  caressait.  Néanmoius,  il  lui  en  coijtail 
de  se  séparer  d'une  arme  aussi  fidèle,  et  il 
hésita. 


8G  LUS   8EAUX   MI'SSIEDRS 

—  Je  vois  bien,  îui  dit  Louriane,  que 
c'est  le  (ion  de  queique  belle  a  laquelle 
voiîs  iréles  point  libre  de  désobéir. 

—  Si  vous  avez  celte  pensée,  répondit- 
il,  je  vous  veux  l'ôîer  bien  vite. 

t.  mettant  un  genou  en   terre,  il  lui 
présenta  le  poignard. 

—  Ces!  bien,  dit-elle  en  lui  retirant  sa 
nifliu  (^u  il  voulait  baiser.  Je  vous  per- 
(ionno  comme  a  ur»  hôte  que  l'on  ne  veut 
point  morlifier;  mais  ce  n'est  rien  de 
plus,  je  vous  jure,  et  quant  a  cette  mé- 
cluAiile  femme,  si  je  la  j;arde,  ce  n'est 
p<>i?il  ji(Mir  l'iinutur  de  vous,  mais  pour 
empèclMT  le  m.d  (ju'elle  pinit  fair**» 


bE    iîOlS-DORÉ  87 

lis  étaient  alors  au  pied  du  donjon,  où 
ils  rencontrèrent  le  marquis  et  M.  de  Teu- 
vre  discourant  a\ec  feu,  Lauriane  allait 
leur  raconler  ce  qui  venait  de  se  passer  ; 
mais  son  père  ne  lui  en  donna  pas  le 
temps. 

—  Ê<;outez  ça,  raa  très  chère  011e,  lui 
dit-il  en  prenant  sa  main,  qu'il  passa  sous 
le  bras  du  marquis;  noire  ami  veut  vous 
dire  un  secret,  et,  du  temps  qu'il  vous  le 
contera,  je  tiendrai  compaiinie  de  mon 
njieux  à  M.  de  Villa-Réal.  Vous  le  voyez, 
ajoula-t-il  en  s'adressent  a  Bois-Doré,  je 
vous  confie  ma  i)rei)is  sans  crainte  de  vos 
grandes  dents!  et  je  ne  lui  dis  rien  pour 
vous  déconsidérer  (IcNanl  rWcl  Parlez-lui 
donc  comme  vous  l'entendrez.  Si  1  vous 


88  LES    BE/VUX    MESSIEURS 

en  cuit,  je  m  en  "lave  les  mains,  vous  l'au- 
rez cberclié  ! 

—  Je  vois  bien,  dit  madame  de  Beuvre 
au  marquis,  que  vous  avez  quelque  re- 
quête a  me  présenter. 

El  comme  elle  croyait  qu'il  s'agissait, 
comme  de  coutume,  de  quelque  partie  de 
chasse  chez  lui,  elle  avoua  que,  quoi 
que  ce  fiât,  elle  le  lui  octroyait  d'a- 
vance. 

—  Prenez-y  garde,  ma  fllle,  s'écria 
M.  de  Beuvre  en  riant;  vous  ne  savez 
point  a  qiîoi  vous  vous  engagez  ! 

—  Vous  ne  m'effrayez  point,  répondit- 
elle,  il  j)eiil  vilemonl  ()arler. 


DE  B01S-1)01\E 


89 


—  Ouais  !  vous  croyez  !  Mais  vous  vous 
trompez  bien,  reprit  de  Beuvre.  Je  gage 
que  son  compliment  durera  plus  d'une 
heure.  Allez  donc  tous  les  deux  en  quel- 
que salle  oïl  vous  ne  serez  point  déran- 
gés, et  quand  vous  aurez  tout  dit,  vous 
viendrez  nous  rejoindre. 

Le  marquis  ne  se  démonta  point  de  ces 
plaisanteries.  11  n'en  était  pas  venu  a  la 
résolution  de  faire  sa  demande  sans  étouf- 
fer en   lui-mêiue  quelques   vives   appré- 
hensions de  cet  état  de  mariage  ajourné 
par  lui  depuis  une  quarante  d'années. 
S'il  était  enfin  décidé,  c'est  parce  qu'il 
voulait  faire  la  forlune  et  le  bonheur  de 
quelqu'un,  et  celte  idée  une  fois  adoptée, 
il  regardait  comme  un  devoir  de  ne  pas 
s'en  laisser  détourner. 


90  LES    BKaUX    m    SSILUI'.S 

A  peine  donc  fut -il  an  salon,  qu'il  of- 
frit son  cœur,  son  nom  et  ^ps  écus  en  style 
de  VÀstrée,  avec  celte  passion  échelonnée 
qui  ne  parle  de  rien  moins  que  de  tour- 
ments effroyables,  de  soupirs  qui  pour- 
fendent le  cœur,  de  frayeurs  qui  causent 
mille  morts,  d'espéi'Snces  qui  ôtent  la  rai- 
soii,  etc.  ;  tout  cela  d'une  convention  si 
chaste  et  si  froide,  que  la  plus  farouche 
vertu  ne  pourrait  s'en  otTenser. 

Quand  Lauriane  eut  compris  qu'il  s'a- 
gissait de  iisaria^^e,  elle  n'en  fut  pas  aussi 
étonnée  que  son  père.  Elle  savait  le  mar- 
quis capable  de  tout,  et,  au  lieu  d'en  rire, 
elle  en  eut  pitié.  Klle  avait  de  l'amitié 
pour  hii,  et  même  du  respect  pour  sa 
bonté  ot  sa  loyauté.  File  sentit  que  le 
pauvre  vieillard  se  livrait  a  d'intermina- 


l)i:    DOIS- DOUÉ  01 

blés  brocards,  pour  peu  Cîu'rlle  en  don- 
!).î1  l'exemple,  et  que  les  railleries  amica- 
les et  modérées  dont  il  élait  l'objel  al- 
laient devenir  btessantes  cl  cruelles. 
Non,  pensa  rétle  jeune  et  sage  enfant,  il 
n'en  sera  pas  ainsi,  et  je  ne  souffrirai  pas 
que  mon  vieil  ami  soit  la  risée  des  va- 
lets. 

—  Mon  cher  marquis,  lui  dit-elle  en 
s'eiïorçant  de  lui  par!(^r  dans  son  style, 
j'ai  souvent  songé  a  !a  possibilité  et  a  la 
convenance  du  projet  que  vous  me  com- 
muniquez. J'avais  deviné  votre  belle  et 
honnête  flamme,  et  si  je  ne  l'ai  point  par- 
tagée, c'est  que  je  suis  encore  trop  jeune 
pour  que  le  malin  Cupidon  ail  fait  alten- 
lion  a  moi.  Laissez-moi  donc  prendre  en- 


92  LES    1U;aUX    MKSSIKUUS 

core  un  peu  mes  ébats  dans  l'île  enchan- 
tée de  l'ignorance  d'^rnour  :  rien  ne,  me 
presse  d'en  sortir,  puisque  je  suis   heu- 
reuse avec  votre  amitié.  De  tous  les  hom- 
mes que  je  connais,  vous  êtes  le  meilleur 
et  le  plus  aimable,  et  si  mon  cœur  me 
parle,  il  se  pourra  bien  qu'il  me  parle  de 
vous.  Mais  ceci  est  écrit  dans  le  livre  des 
destinées, ,  et   vous  me   devez    laisser  le 
temps  d'interroger    la   mienne.  Si ,    par 
quelque  fatalité,  je  devais   êlre  ingrate 
envers  vous,  je  vous  le  confesserais  avec 
candeur  et  avec  repentance,  car  ce  se- 
rait tout  dommage  et  toute  honte  pour 
moi;  mais  vous   avez  le  cœur  si  grand 
et  si  excellent,  que  vous  me  seriez  en- 
core ami  et  frère  en   dépit  de  ma    sot- 
tise. 


UK    BOIS-DOUÉ  93 

—  Certes!  je  vous  le  jure!  s'écria  Bois- 
Doré  avec  un  naïf  enthousiasme. 

—  EIi  bien  donc,  mon  loyal  ami,  reprit 
Lauriane,  attendons  encore.  Je  vous  de- 
mande sept    années    d'épreuve,   comme 
c'est  l'antique  usajçe  des  parfaits  cheva- 
liers, et  faites -moi  la  grâce  que  cette  con- 
vention demeure  secrète  entre  nous.  Dans 
sept  ans,  si  mon  âme  est  restée  insensible 
a  l'amour,   vous   renoncerez  a  l'amour, 
vous  renoncerez   a  moi,  de  même  que  si 
je  partage  voire  passion,  je  ne  vous  en  fe- 
rai pas  mystère.  Je  vous  jure  également 
que  si,  avant  le  terme  de  cette  convention, 
je  suis  touchée,  malgré  moi  des  soins  de 
quelque  autre,  je  vous  en   ferai  l'humble 
et  sincère  confession.  A  cela,  il  n'y  a 
gtfère  d'apparence  ;  pourtant,  je  veux  tout 


9i  LES   BEAUX    MkSSlEURS 

prévoir,  tant  je  souhaite,  perdant  votre 
amour,  de  garder  au  moins  votre  ami- 
tié. 

—  Je  me  soumets  a  tout,  répondit  le 
marquis,  et  je  vous  jure,  adorable  Lau- 
riane,  la  foi  d'un  gentilhomoie  cl  la  fidé- 
lité d'un  amant  parfait. 

« 

—  C'est  sur  quoi  je  compte,  dit-elle  en 
lui  tendant  la  main  ;  je  vous  sais  homme 
de  cœur  et  berger  incomparable.  Sur  ce, 
retournons  auprès  de  mon  père,  et  lais- 
sez-moi lui  dire  ce  qui  est  convenu,  afin 
que  noire  secret  n'ail  point  d'autre  conû- 
diMil  que  lui. 

—  ,Ie   le  veux,   répondit   le  mnrquij  ; 


mais    u'échan^^eons-nous   point  quelque 
ga^e  ? 

—  Quel?  Parlez,  j'y  consens;  mais 
que  ce  ne  soit  point  un  anneau.  Son- 
gez qu'étant  veuve,  je  ne  puis  en  por- 
ter d'autre  que  celui  d'un  nouveau  ma- 
riage. 

—  Etî  bien  I  perineltez-moi  de  vous 
envoyer  demain  un  présent  digne  de 
vous. 

—  Non  pas  !  ce  serait  mettre  du 
monde  dans  la  confidence.  Donnez-moi 
la  première  b;j|)iole  que  vous  aurez  sur 
vous;  tenez!  ce  pelil  drageoir  d'ivoire 
émaillé  que  vous  avez  la  en  la  main  ! 


8Ô  LES   BF^VCX    MESSIEURS 

—  Soit!  mais  que  me  donnerez-vo!is 
donc?  car  je  vois  que  vous  entendez 
comme  il  faut  cet  échan^^e.  11  faut  que  ce 
soit  chose  que  l'on  ait  sur  soi  au  moment 
où  l'on  s'est  donné  parole. 

Lauriane  chercha  dans  ses  poches  et 
n'y  trouva  que  son  mouchoir,  ses  gants, 
sa  hourse  et  le  poignard  de  M.  Sciarra. 
La  bourse  venait  de  sa  mère,  elle  donna 
le  poignard. 

—  Cachez-le  ]>ien,  dit-elle,  et  tant  que 
je  vous  le  laisserai,  espérez  en  moi;  de 
même  que  si  je  viens  a  vous  le  redeman- 
der... 

—  Je  m'en  percerai  le  sein  !  s'écria  le 
vieux  Céladon, 


DE  BOIS-DOUÉ 


97 


—  Non  !  c'est  une  chose  que  vous  ne 
ferez  point,  dit  Lauriane  avec  un  grand 
sérieux,  car  j'en  mourrais  de  douleur,  et 
ce  serait  d'ailleurs  manquer  a  la  promesse 
que  vous  me  faites  de  rester  mon  ami 
quand  même. 

—  C'est  juste,  dit  Bois-Doré  en  s'age- 
nouillantet  en  recevant  le  gage,  .le  vous 
fais  le  serment  de  n'en  point  mourir, 
comme  je  vous  fais  celui  de  n'aimer  ni 
seulement  regarder  aucune  aulre  belle, 
tant  que  vous  ne  m'aurez  point  arraché 
l'espoir  de  vous  plaire. 

Us  retournèrent  au  jardin,  où  M.  de 
Beuvre  les  accueilli!  d'un  air  gogue- 
nard. 

,1  •> 


98  Li:S    lU'AUX    MESSIEURS 

L'air  sérieux  et  tranquille  que  prit  Lau- 
riane,  l'air  allendri  et  radieux  que  ne 
pouvait  dissimuler  le  ffiarcjùié,'  ïe  jetèrent 
dans  une  surprise  si  grande,  qu'il  ne  put 
se  tenir  de  les  iriterroger,  à  mots  couverts 
assez  transparents,  devant  d'Âlviraar. 
Mais  Lauriane  répondit  qu'elle  était  par- 
faitement d'accord  avec  le  marquis,  et 
(l'AiviMia!*,  que'  voïïlaîil  pas  en  croire  ses 
oreilles,  prit  encore  cette  assertion  pour 
une  coquetterie  a  son  adresse. 

Alors  rintjuiétude  de  M.  de  Beuvre  de- 
vint très  vive,  et,  prenant  sa  ûlle  a  part, 
il  lui  demanda  si  elle  parlait  sérieuse- 
ment, .'t  si  ell(^  était  assez  folle  ou  assez 
ambitieuse  pour  accepter  un  beau  calant 
né  SOU',  le  roi  ilouii  11.  Lauriane  lùVra- 


DE    BOIS- DOUÉ  9U 

coula  cornmeîU  elle  avait  réservé  sa  ré- 
ponse et  remis  son  explication  a  sept  ans 
de  là. 

Après  avoir  ri  a  crever  sa  ceinture,  de 

Beuvre,  a  qui  Lsuriane  recommandait  le 

secret,  eut  quelque  peine  à  comprendre 

la  délicate  bonté  de  sa    tille.    Il    se  fût 

bien  diverti    de  le  déconvenue  du  mar~ 

qn.is,  et  il  trouvait  que  c'eût  été  une  bonne  0. 

leçon   a   lui  donner  que  de  lui    rire  au 

i^ez.  .j7î>  nrïi*9b  iaui 

'in/ linl  ;^inTrfR  rçil  «>|^  oHftrrnnl  ,nsï;fillioiv 
—  IVon,  mon  père,  lui   répondit  Lau- 

rianéjceul  ele  lui  faire  un  grand  cha- 
grin, et  rien  do  plus  11  n'est  point  d'i^e 
à  se  corriger  de  ses  travers,  el  je  ne  vois 
point  ce  que  fions  'gagnerions  a  outrager 
UH  Si  (^tceïïenl  homme,  qiinnd  il  nous  est 


lOO  LES    BEALlîL    MESSIEURS 

facile  de  l'endormir  dans  ses  rêveries. 
Croyez  bien  que  si  la  coquetterie  des 
femmes  est  innocente,  c'est  envers  de  tels 
vieillards,  et  c'est  peut-être  même  faire 
une  bonne  action  que  de  les  laisser  dans 
leur  fantaisie.  Soyez  assuré  que  le  jour  où 
je  dirais  à  celui-ci  que  j'ai  du  ^oùt  pour 
quelqu'un,  il  en  serait  peut-être  fort  aise, 
tandis  que  si  je  lui  avais  dit  que  je  n'en 
pouvais  pas  avoir  pour  lui,  il  serait  peut- 
être  fort  malade  a  cette  heure,  non  point 
tant  de  ma  cruauté  que  de  celle  de  sa 
vieillesse,  laquelle  je  lui  aurais  fait  voir 
en  face,  sans  ménagement  ni  compas- 
sion. 

Lauriane  avait  quelque  ascendant  sur 
son  père.  Elle  obtint  qu'il  s'abstiendrait 


Î>E   DOIS-DORÉ  •     loi 

de  bafouer  le  marquis  sur  ses  belles 
amours  avec  elle,  et  d'Alvimar,  malgré  sa 
pénétration,  ne  devina  rien  de  ce  qui  se 
passait  entre  eux. 

C'était  bien  réellement  une  bonne  ac- 
aclion  que  Lauriane  venait  de  faire,  et, 
comme  il  y  a  un  compte  ouvert  enlre 
nous  et  la  Providence,  celle-ci  l'en  ré- 
compensa tout  de  suite  en  lui  envoyant 
cet  invisible  secours,  qui  est  la  rérauné- 
ration  souvent  immédiate  de  tout  mouve- 
ment généreux  de  nos  âmes.  Lauriane 
était  très  enfant,  mais  il  y  avait  en  elle 
l'étoffe  d'une  femme  forte,  et  si  elle  était 
capable,  comme  toute  fille  d'Eve,  de  su- 
bir une  dangereuse  fascination,  du  moiis 
elle  ('lait  capable  aussi  de  réagir  et   de 


102  LES   BEAUX   MESSitURS 

^ 

trouver  un    solide  appui   dans    sa   con- 
cience.Elle  passa  donc  le  reste  de  la  jour- 
née sans   êlre  (oueh 'e  des  insinuations 
galanles   de  d'Alvimar,  et   même  il    lui 
sembla  qu'en  don'ianl  son   poignard  au 
marquis  comme  un  ga^e  d'une  généreuse 
amitié,  elle  s'élail  débarrassée  de  quel- 
que chose  qui  la  îroubîait  el  lui  brûlait 
les  mains.  Elle  eut  soin   de    ne  plus  se 
trouver  seule  avec  l'Espagnol  et  de  n'en- 
couraffçr  aucun  des  efforts  qu'il  fit  pour 
ram(  ner  la  conversation  sur  les  délicates 
banalités  de  l'amour.  D'ailleurs,  un   inci- 
dent vint  rompre  loulenirelien  particulier 
el  distraire  la  compagnie. 


Un  jeune  Bohémien    se    présenta,  de- 
mafidani    à    réjouii'  l'illuslre    assistance 


par    l'exerGice   de  ses   laienis  ;    je  cioii 
même  que  le  drôle  (lisait  «  son  génie.  » 

A  peine  fut-il  introduit  (jue  d'Alviinar 
reconnut  le  jeuiie  vairabond  qn  avait 
servi  de  Irucliemeni  entre  M.  d'Ars  et  la 
Morisque,  sur  la  briivèi^  de  Ohampilîé, 
et  qui  avait  déclaré  être  Français  et  s'ap-' 
peler  Lallèche. 

C'était  un  i^ars  d'une  vingtaine  d'an- 
nées, assez  joli  f^arçon,.  quoique  flélri 
déjà  |)ar  la  débauche;  l'oeil  était  péné-' 
trant,  elîronlé;  la  bouche  plaie  et  perfnle, 
la  parole  sotte,  impudente  et  railleuse; 
du  reste,  bien  fait  dans  sa  petite  taille, 
adroit  de  son  corps  comme  un  mime  et  de 
ses  doigts  comme  un   birron  ;  intelligent 


104  LES   JUiAUX    MESSIEURS 

en  toutes  choses  servant  a  mal  faire  ;  cré- 
liîi  en  face  de  tout  travail  utile  ou  de  tout 
bon  raisonnement. 

Ce  personnage,  comme  tous  ceux  de 
son  état,  possédait  quelques  guen  illes  de 
rechange  dont  il  se  faisait  un  costume  de 
fantaisie  pour  se  livrer  à  ses  exercices.  Il 
se  présenta  donc  vêtu  d'une  sorte  de  cape 
génoise  doublée  de  rouge,  et  coiffé  d'un 
de  ces  chapeaux  effarouchés,  hérissés  de 
plumes  de  coq,  chapeaux  sans  ftom,  sans 
forme,  sans  raison  d'être  ;  ruines  arro- 
gantes et  désespérées,  dont  Callot  a  im- 
mortalisé la  splendide  invraisemblance 
dans  ses  grotesques  Italiens.  De  courtes 
bottes  dentelées,  l'une  beaucoup  trop 
grande,  l'aulre  beaucoup  trop  petite  pour 


son  pied ,  laissaient   voir  des    chausses 
d'un  rouge  tourné  k  la  lie  de  vin.  Un 
énorme  ^capulaire  couvrait  cette  poitrine 
de  mécréant,  écriteau  de  sauvejçarde  con- 
tre l'accusation,  toujours  suspendue  sur 
sa  tête,  de  paganisme  et  de  magie  noire. 
Une  chevelure  d'une  longueur  insensée 
et  d'un  blond  fade  tombait  pjate  sur  sa 
face  maigre,  enluminée  d'ocre  rouge,  et 
une   moustache  naissante  allait   rejoin- 
dre deux  crocs    de    poil  follet  blanchâ- 
tre, plantés  sous  le  menton   lisse  et  lui- 
sant. %' 

11  commença  d'une  voix  de  trompette 
fêlée  ; 

«  —  Que  l'illustrissime  compagnie  dai- 
gne excuser  l'hardiesse  dont  je  m'ose  préci- 


^00  LES   liKAUX.   MiSSnUUS 

piler  aux  genoux  de  son  indulgence.  En 
effet,  çonvienl-il  a  un  bélître  de  mon  aca- 
bit, avec  sa  pliysionomie  hérissée,  les  ci- 
catrices de  son  pourpoint  et  son  chapeau 
qui  postule  depuis  longtemps  pour  servir 
d'épouvantaii  de  chenevière,  de  com- 
paroir devant  une  dame  dont  les  jeux, 
font  lionte  à  la  lumière  du  soleil,  pour 
venir  débiter  ici  une  multiplicité  de  sotti- 
ses? Elle  me  dira  peut-être,  pour  me  re- 
mettre le  cœur  au  ventre,  que  je  ne  suis 
point  un  bâlier  de  paysan,  ni  un  méchant 
batteur  d'estrade,  ni  un  valet  grenier  a 
coups  de  bâton,  car  il  est  dit  des  valets 
qu'ils  soni  comme  les  noyers,  lesquels 
tant  plus  ils  sont  battus,  tant  plus  ils  rap- 
porlcnl.  Elle  me  dira  encore  que  je  ue 
suis  ni  un  esc€)gn(Te,^ni  un  tire-laine,  ni 


UE    BOiS-DOUÈ  407 

un  damoiseau,  ni  un  Ger-a-bras,  ni  un 
olibrius,  ni  un  f^odelureau,  ni  un  pour- 
fendeur, ni  un  ostrogoth,  ni  un  escargol; 
que  j'ai  une  assez  bonne  mine,  nonobs- 
tant une  physionomie  un  peu  subalterne  ; 
mais  devant  un  mérite  comme  celui  de  la 
dai^ie  que  je  vois  (on  n'estropie  pas  une 
déesse  pour  la  regarder),  et  devant  une 
réunion  de  seigneurs  qui  ressemblent 
plus  k  une  assemblée  de  monarques  qu'a 
une  charrelée  de  veaux  en  foire,  le  plus 
vaillant  homme  du  monde  perd  la  tra- 
montane et  n'est  plus  qu'un  égoût  d'i- 
gnojance,  une  senline  ue  stupidités  et  le 
l)ajisin  de  toutes  les  impertinences.»     ;  ,u 

Maître  La  flèche    eut    pu    paler  daux 
heures  sur  ce   ton,    avec  une  volubilité 


108  LJiS    BEAUX    MESSIEURS 

insupportable,  si  on  De  l'eût  inter- 
rompu pour  lui  demander  ce  qu'il  savait 
faire. 

—  Tout,  s'écria  le  vaurien.  Je  puis  dan- 
ser sur  les  pieds,  sur  les  mains,  sur  la 
tête  et  sur  le  dos  ;  snr  une  corde,  s  ur  un 
balai,  sur  la  pointe  d'un  clocher  comme 
sur  celle  d'une  lance  ;  sur  des  œufs,  sur 
des  bouteilles,  sur  un  cheval  au  f^alop, 
sur  un  cerceau,  sur  un  tonneau,  voire 
sur  l'eau  courante,  mais  ceci  a  la  condi- 
tion qu'une  personne  de  la  société  voudra 
me  faire  vis-à-vis  sur  l'eau  dormante.  Je 
puis  chanter  et  rimer  en  trente-sept  lan- 
gues et  demie,  pourvu  qu'une  personne 
de  la  société  me  voudra  l)ien  répondre, 
sans  faire  une  faute  dans  trente-sept  au- 


DF,    BOlS-nORE 


109 


1res  langues  el  demie.  Je  puis  mauger  des 
rais,  du  chanvre,  des  épées,  du  feu. 

—  Assez,  assez,  dit  de  Beuvre  impa- 
tienté ;  nous  connaissons  ton  chapelet: 
c'est  le  même  pour  tous  les  hâbleurs  tels 
que  toi.  Vous  prétendez  savoir  toutes 
choses,  et  n'en  savez  qu'une,  qui  est  de 
dire  la  bonne  aventure. 

—  A  dire  le  vrai,  répondit  Laflèche, 
c'est  en  cela  que  j'excelle,  et  si  vos  rayon- 
nantes altesses  veulent  s'inscrire,  je  vais 
tirer  au  sort  pour  savoir  par  qui  commen- 
cer ;  car  le  destin  est  un  esprit  bourru  qui 
ne  connaît  ni  le  sexe  ni  le  rang  des  per- 
sonnes. 

—  Va,  lire  au  sort,  voila  mon  gage,  dit 


110  LES   BKAUX    MESSIEURS 

M.  de  Benvre  erk  fui  jofcun  une  pièce  d*ar- 
geut.  A  vous,  ma  fille? 

Laurrane  jeta  une  pièce  plus  grosse,  le 
marquis  un  petit  écu  d'or,  Lucilio  une 
monnaie  de  cuivre,  et  d'Alvimar  un  cail- 
lou, en  disant: 

—  Comme  je  vois  que  les  gages  seront 
donnés  au  devin,  je  trouve  que  celui-ci  ne 
mérite  que  d'être  lapidé. 

—  Prenez  garde,  lui  dit  Lauriane  en 
souriant,  il  ne  vous  prédira  que  des  en- 
nuis;, OrU  sait'  bleu  qu'ejoi  fait  d'horos- 
cope, un   eii    a  jamais  que  pour  son  ar- 

geiU. 

—  iSe  crwyez   pa«  cela  ;  le  dcslrn   est 


DE    HOîS-DOUÉ  M\ 

mon  maître,    dit  Laflèche  qui  brouillait 
les  jçaires  dans  une  espèce  de  tirelire,  et 
qui,  tout  "a  coup,  affecta  de  parler  sans 
phrases  et  d'un  air  fatal.  Il  retourna  son 
Indescriptible  chapeau  qui    menaçait   le 
ciel  comme  un  donjon  insolent,  et  le  ra- 
battit pour  ses  yeux  comme  un  lugubre 
éîeignoir.   Il  fit  plusieurs  grimaces,  pro- 
nonça des  paroles  dépourvues  de  sens  qui 
prétendaient  être  des  formules   cabalis- 
tiques, et,  s'étant  détourné  pour  essuyer 
son  fard  grossier  a  la  dérobée,  il  montra 
sa  face  blèmle  par  la  prophétique  inspira- 
tion. Alors  il  traça  sur  le  sable  la  grande 
asphère  des  nécrooians  ijçnares,  avec  tous 
les  signes  de  l'astrologie  des  carrefours; 
puis  il  plaça  une  pierre  au  milieu  et  y  jeta 
la  tirelire,  (jui,  en  se  brisant,  r^^a  ujil  US 


112  LUS    BEAUX    MESSIEURS 

gages  sur  les  différents  signes  tracés  ùaas 
les  compartiments. 

En  ce  moment,  d'AIvimar  se  pencha 
pour  ramasser  son  caillou.    ' 

—  Non,  non!  s'écria  le  bohémien  en 
s'élançantsur  sa  conjuration  avec  l'adresse 
d'un  singe,  et  en  posant  le  bout  du  pied 
sur  le  gage  de  d'AIvimar,  sans  effacer 
aucun  des  signes  qui  l'entouraient:  Non, 
messire!  vous  ne  pouvez  plus  empêcher 
la  destinée.  Elle  est  au-dessus  de  vous 
comme  de  moi  ! 

—  Certes,  dit  F^auriane  en  étendant  sa 
petite  canne  entre  d'AIvimar  et  Laflèche. 
Le  devin  est  maître  dans  son  cercle 
magique,  et  en  dérangeant  votre  dcsli- 


DE    BUlS-ttORÉ  1  13 

née,  vous  pouvez  déranger  aussi  les  nô- 
tres. 

D'Âlvimar  se  soumit;  mais  sa  figure 
trahit  une  agitation  singulière  qu'il  com- 
prima aussitôt. 

Laflèclie  commença  par  le  gage  le 
plus  rapproché  de  la  pierre  centrale  qu'il 
appelait  le  Sinaï  C'était  celui  de  Lucilio  ; 
il  (il  mine  de  mesurer  des  angles,  de  sup- 
puter des  chiffres,  et  dit,  en  mauvaise 
prose  rimée  : 


Homme  sans  langue  et  de  grand  cœur, 
Savoir,  de  misère  est  vainqueur. 


—  Voyez-vous,    dit   Bois-Ooré  bas  a 

il  *  S 


114  LES   BEAUX    MESSIEURS 

d'Alvimar,  que  le  drôle  a  bien  deviné  le 
triste  cas  de  noire  musicien? 

Cela  n'était  pas  uifflcile,  répondit  d'Al- 
vimar avec  dédain.  Il  y  a  un  quart  d'heure 
que  le  muet  vous  parle  par  signe! 

—  Vous  ne  croyez  donc  point  du  tout  à 
la  divination  ?  reprit  Bois-Doré  pendant 
que  Ladèclie  continuait  ses  calculs  d'un 
air  absorbé,  mais  l'oreille  ouverte  à  tout 
ce  qui  se  disait  autour  de  lui. 

—  Eh  bien,  donc,  y  croyez-vous  vous- 
même,  messire?  dit  d'Alvimar,  feignant 
d'être  étonne  du  sérieux  avec  lequel  le 
marquis  lui  avait  Tait  coite  question. 

—  Moi  ?  mais...  oui,  un  peu,commetout 
le  monde  ! 


Di:  BOIS  noRÉ  115 

—  Personne  ne  croit  plus  à  ces  bille- 
vesées ! 

—  Mais  si  ;  j'y  crois  beaucoup,  moi,  dit 
F^auriane.  Sorcier,  je  te  prie,  si  ma  desti- 
née est  mauvaise,  de  me  laisser  un  peu  de 
doute,  ou  de  trouver  dans  ta  science  le 
moyen  de  la  conjurer. 

—  Illustre  reine  des  cœurs,  répondit  La- 
flèche  ,  j'obéis  à  vos  ordres.  Un  grand  dan- 
ger vous  menace;  mais  si,  pendant  seule- 
ment trois  jours,  à  partir  du  moment  où 
nous  sommes, 

Vous  ne  donnez  point  votre  cœur, 
Du  diable  il  sera  le  vainqueur. 

—  Ne*aurais-lu  trouver  d'au  très  rimes? 


t!(i  LES    BF.AUX    MESSIEURS 

lui  cria  d'Alviraar  ;  ton  dicliounaire  n'est 
pas  rictie  I 

—  N'est  pas  riche  qui  veut,  messire,  ré- 
pondit le  bohémien  ;  et  pourtant  il  y  a  des 
i,^ens  qui  veulent  bien  fort  !  si  fort  qu'ils 
font  tout  pour  la  richesse,  au  risque  de  la 
hache  et  de  la  hart  ! 

—  Est-ce  dans  la  destinée  de  ce  gentil- 
homme que  lu  lis  de  pareilles  choses?  dit 
Lauriane,  qui  avait  été  très  frappée  de  ce 
(|ui  la  concernait  dans  l'averlissement  du 
(l(3vin,  et  qui  s'eflorçail  de  tourner  tout  en 
plaisanterie. 

—  Peul-êlrel  dit  avec  aisance  M.  d'AI- 
vimar  ;  on  ne  sait  ce  qui  peut  arriver. 


DE    BOIS-DOIŒ  -117 

—  Mais  ou  peut  le  savoir  !  s'écria  La- 
flèche.  Voyons  I  qui  veut  le  savoir? 

—  Personne,  dit  le  marquis,  personne, 
s'il  y  a  du  fâcheux  dans  l'avenir  de  quel 
qu'nn  de  nous. 

—  Vraiment,  mon  voisiîi,  vous  avez  la 
foi  !  dit  de  Beuvre,  qui  ne  croyait  précis?'*- 
ment  a  rien.  Vous  êtes  une  fière  pratique 
pour  tous  les  bateleurs  qui  voudront  vous 
en  conter! 

—  Comme  vous  vous  voudrez,  répliqua 
Bois-Doré  ;  mais  je  n'y  peux  rien.  J'ai  vu 
des  choses  si  surprenantes!  Dix  fois  ce 
qui  m'a  été  prédit  m'est  arrivé. 

—  Comment  voulez-vous,  lui  dit  d'Al- 


118  LES   BEAL'X  MESSIKDRS 

vimar,  qu'un  idiot  et  un  ignorant  de  celle 
espèce  pénètre  l'avenir  dont  Dieu  seul  a  le 
secret? 

—  Je  ne  crois  pas  a  la  science  de  l'opé- 
rateiir,  répondit  le  marquis,  si  ce  n'est 
que,  par  état,  il  sait  calculer  des  nombres, 
et  que  ces  nombres  sont  pour  lui  comme  les 
lelhes  d'un  livre,  avec  lesquelles  la  propre 
fatalité  des  nombres  compose  des  mots  et 
des  phrases. 

De  Beuvre  se  moq-.ia  du  marquis  et 
somma  le  devin  de  tout  dire.  D'Alvimar 
eut  souhaité  <{u'il  en  fût  autrement,  car 
sor»  incrédulité  était  feinte;  il  croyait  a 
l'aclion  dn  diable  dans  tout  ce  qui  était 
M'aléflrc,  et  il  se  promellail  derecommaib 


i)i:  !U)Js-J)Ouii  \\d 

der  Laflèche  a  M.  Poulain,  pour  qu'il 
avisât  k  le  faire  coffrer  et  brûler  clans  l'oc- 
casion. Mais  il  n'en  élait  pas  moins  dé- 
voré, malgré  lui,  de  l'anxiété  d'ouvrir  le 
livre  desa  destinée,  et  il  se  trouvait,  d'ail- 
leurs, entraîné  a  faire  l'esprit  fort  devant 
madame  de  Beuvre. 

Latlèche,  sommé  de  prirU^r,  vu  qu'il 
avait  assez  étudié  son  irrimoire,  réfléchit 
en  lui-même  sérieusement.  Il  se  méfiait 
de  l'Espagnol.  II  savait  qu'il  ne  risquait 
rien  avec  les  gens  qui  ne  croyaient  à  rien, 
ce  ne  sont  pas  ceux-là  qui  dénoncent  ou 
accusent  les  sorciers,  et  il  était  trop  péné- 
trant pour  ne  pas  avoir  compris  qu'en  es- 
sayant de  retirer  son  gage,  d'Alvimaravait 
voulu  se  soustraire  à  ces  révélations  qu'il 
feignait  de  mépriser. 


42.0  LliS    B1:a11X    Ml.Sbi^LUUà 

Il  prit  le  parti  dans  lequel  il  se  retran- 
chait quand  il  se  trouvait  avec  des  gens 
disposés  a  s'émouvoir  trop  ;  ce  fut  de  dire 
des  banalités  à  tout  le  monde.  11  espérait 
que  d'Alvimar  se  retirerait,  et  qu'il  pourrait 
faire  aux  autres,  à  coup  sûr,  quelque  pré- 
diction agréable  qu'il  lui  serait  grassement 
payée  ;  car,  depuis  trois  jours  qu'il  errait 
dans  les  environs,  se  glissant  partout, 
écoutant  aux  portes,  ou  feignant  de  ne  pas 
comprendrele  français  pour  laisser  causer 
devant  lui,  il  avait  appris  bien  des  ci.oses, 
et,  quant  à  d'Alvimar,  il  en  savait  une, 
sur  son  compte,  que  celui-ci  eût  bien 
voulu  ensevelir  dans  un  profond  oubli. 

Mais  d'Alvimar,  calmé   par    l'insigni- 
fiance des  prédictions,  ne  se  relirait  pas  ; 


DE    JJUlS-itOUÉ  1  21 

personne  ne  s'amusait  plus,  et  Laflèche 
faisait  fiasco^  après  avoir  travaillé  d'avance 
à  une  belle  recette.  On  allait  le  renvoyer. 
11  se  redressa  :  «  Illustres  seigneurs,  dit-il, 
je  ne  suis  pas  sorcier,  je  le  jure  par  l'i- 
mage du  saint  patron  que  je  porte  sur  la 
poitrine;  je  proteste  contre  tout  pacte  avec 
le  diable.  Je  n'exerce  que  la  magie  blan- 
che, tolérée  par  les  autorités  ecclésiasti- 
ques; mais... 

—  Mais  si  tu  n'es  pas  voué  au  diable, 
va-t'en  au  diable  !  dit  M.  de  Beuvre  en 
riant  ;  tu  nous  ennuies  ! 

—  Eh  bien!  reprit  Laflèche  e If ronté- 
ment,  vous  voulez  de  la  cabale,  vous  en 
aurez,  a  vos  risques  et  périls!  mais  ce 


\îï  LKS   BKAUX    MI-SSILLUS 

n'est  pas  moi  qi?i  «n  ferai,  e(  je  m'en  lave 
les  mains! 

Il  se  retourna  aussitôt  vers  un  panier 
qu'il  avait  apporté  avec  lui,  et  où  l'on 
supposait  qu'il  tenait  quelque  attirail 
d'escamotage  ou  quelque  bêle  curieuse^ 
et  il  en  tira  une  fillette  de  huit  à  dix  ans, 
qui  paraissait  n'en  avoir  que  quatre  ou 
cinq,  tant  elle  était  petite  et  menue  ;  avec 
cela  noire,  laide,  ébouriffée,  un  véritable 
lutin  tout  de  rouge  habillé,  qui  commença, 
pendant  qu'il  l'apportait  dans  ses  bras,  par 
lui  appliquer  vingt  soufflets,  lui  tirer  les 
cheveux  et  lui  déchirer  la  figure  avec  ses 
griffes. 

Ou   crut   d'abord  que  cette  résistance 


enragée  faisait  partie  de  la  représenta - 
lion  ;  mais  on  vil  le  san^  couler  en  p^rosses 
goulles  tout  le  long  du  nez  du  sacripant. 
Il  s'en  énîui  peu,  et,  s'essuyant  avec  sa 
manche  :  <  Ce  n'est  rien,  dit-il,  la  prin- 
cesse dormait  dans  son  panier,  et  elle  a 
le  réveil  acariâtre.  Puis  il  ajouta  en  espa- 
pagnol,  parlant  bas  a  la  pelite:  «Sois 
tranquille,  va  !  tu  la  danseras  ce  soir  !  » 

L'enfant,  placée  sur  la  pierre  du  Sinaï, 
s'accroupit  en  singe  et  regarda  autour 
d'elle  avec  des  yeux  de  chat  sauvage.  Il  y 
avait  dans  sa 'laideur  malingre  un  carac- 
tère si  accusé  de  souffrance  et  de  colère, 
de  malheur  et  de  haine,  qu'elle  en  était 
presijue  belle,  et  h  coup  sur,  effrayante. 
Lauriane  eut  le  cœur  serré  de  voir  la  mai' 


4i|4  LES    HEaUX   MliSSiEUUS 

greur  de  cette  misérable  créature  presque 
nue,  sous  la  pourpre  sordide  de  ses  hail- 
lons. Elle  frémit  en  son  jugeant  au  sort  de 
cet  enfant,  exaspéré  sans  doute  par  la  ty 
rannie  et  les  coups  d'un  méchant  saltim- 
banque, et  elle  s'éloiiçna  de  quelques  pas, 
appuyéô  sur  le  bras  de  son  bon  Céladon 
Bois-Doré,  lequel,  sans  le  dire,  se  sentail 
presque  aussi  allrislé  qu'elle. 

Mais  de  Beuvre  avait  l'écorce  plus  dure, 
et  il  pressa  Laflèche  de  faire  parler  l'esprit 
malin. 

—  Voyons,  ma  belle  Pilar,  dit  Laflèche 
en  accompagnant  chaque  parole  d'une 
mimique  grosse  de  menaces  intelligibles 
pour  sa  victime;  voyons,  reine  des  farfs- 


Dï:    BOIS-DORE 


125 


(lels  et  des  gnomes,  il  faut  parler.  Ra- 
massez la  pièce  qui  est  le  plus  près  de 
vous. 

Pilar  resta  longtemps  immobile,  fai- 
sant mine  de  s'endormir:  elle  grelottait  la 
fièvre. 

—  Allons,  allons,  gibier  de  potence, 
éloupede  bûcher!  reprit  Laflèche,  ramas- 
sez celte  pièce  d'or,  et  je  vous  dirai  où  est 
IMario,  votre  bien-aimé. 

—  Hein?  fit  le  marquis  on  se  retour- 
na ni,  que  dit-il  de  Mario? 

—  Qu'es l-ce  que  Mario?  lui  demanda 
l.auriane. 

—  Silence  !  cria  de  Beuvre  I  le  diable 


\ti)  L\LS    BKAUX    xMESSIEUHS 

parle:  et  c'est  de   vous  qu'il  s'agit,  mon 
voisin! 

L'enfant  parla  ainsi  en  français  avec 
un  accent  prononcé  et  une  voix  [criarde  : 

Celui  de  qui  dépend   ce  gage, 
S'il  veut  écouter  le  présage 
Et  se  bien  garer  de   l'amour..* 

—  J'en  ai  assez  dit,  je  n'en  veux  plus 
dire,  ajouta~t-elle  en  espagnol. 

Elle  ne  se  souvenait  plus  de  sa  leçon. 
Ni  prières  ni  menaces  ne  purent  lui  faire 
retrouver  la  mémoire;  mais  elle  n'avoua 
p:!S  (jn'on  l'nvait  serinée;  elle  étail  déjà 
sorcière  et  vaniteuse  de  son  état.  Ede  con- 
naissait le  grimoire  beauconj)  mieux  que 


UË    BOIS-DORÉ  127 

Laflèche,  et  elle  aimait  a  prophétiser.  Eu 
voulant  lui  apprendre  des  vers,  ce  qu'elle 
appelait  une  autre  magie,  Laflèche  l'avait 
irritée,  et  le  sentiment  qu'elle  ne  s'en  tire- 
rait pas  avait  mortifié  son  amour-propre. 
Elle  secoua  sa  tête  hérissée  de  cheveux 
noirs  comme  l'encre,  frappa  du  pied  et  se 
livra  h  une  colère  de  pythonisse. 

—  C'est  bien!  c'est  bien  !  s'écria  Lafl«V 
che,  résolu  k  en  tirer  parti,  n'importe 
comment.  VoiTa  que  ça  vient:  le  diable 
lui  entre  dans   le  corps,  elle  va  parler! 

—  Oui,  dit  l'enfant  en  espagnol,  et  eu 
sautillant  dans  le  cercle  avec  fureur,  et  je 
sais  tout  mieux  que  toi,  mieux  que  tous 
les  autres.  Voila!  voila!  voilk!  Je  sais, 
demandez-moi. 


428  LES    BEAUX    MESSIEURS 


—  Parlons  français,  dit  Laflèche.  '^ua 
doit-il  arriver  au  seigneur  dont  tu  tiens  le 
gage  ?  (C'était  celui  du  marquis.) 

—  Liesse  et  conifort  !  dit  l'enfant. 

—  Très  bien  î  mais  quels  ? 

—  Vengeance  !  répond it-t-elle. 

—  A  moi,  vengeance?  dit  Bois-Doré  :  ce 
n'est  point  là  mon  humeur! 

—  Non,  certes,  ajouta  Lauriane  en  re- 
gardant d'Alvimar  malgré  elle.  Le  diable 
se  sera  trompé  de  gage. 

.' —  Non  !  je  ne  me  suis  pas  trompée,  re- 
prit la  gnomide. 


DE    BOIS- DOUÉ  .  429 

—  Vrai?  dit  [jaflèche,  si  vons  en  êtes 
bien  sûre,  parlez,  diabiesse!  Vous  pensez 
donc  que  ce  noble  seigneur,  ici  présent, 
a  quelque  injure  a  laver  ? 

—  Dans  le  sang  !  répondit  Pilar  avec 
une  énergie  de  tragédienne. 

—  Hélas!  dit  le  marquis  bas  a  Lau- 
riane,  il  n'est  sans  doute  que  trop  vrai! 
Vous  savez  bien,  mon  pauvre  frère!... 

Et  il  dit  tout    haut  î 

—  Je  veux  interroger  cette  petite  devi- 
neresse moi-même. 

—  Faites  !  monseigneur,  répondit  La- 
(lèche.  Attention,    la   mouclie   noire!    et 

I  9 


130  LES    BEAUX    MESSIEURS 

parlez  honaêlement  a  qui  vaut  mieux  que 
vous  ! 

Le  marquis,  s'adressant  alors  a  Pilar: 
Voyons,  ma  pauvre  petite,  qu'est-ce  que 
j  ai  perdu?  dit-il  avec  douceur.  Elle  ré- 
pondit :  Un  fils!  —  Ne  riez  pas,  mon  voi- 
sin, dit  le  marquis  à  de  Beuvre  ;  elle  dit 
la  vérité.  Il  était  comme  mon  fils!  Et  a 
Pilar  :  Quand  l'ai-je  perdu?  —Il  y  a  onze 
ans  et  cinq  mois. 

—  Et  combien  de  jours? 

—  Moins  cinq  jours. 

—  Ici,  elle  se  trompe,  dit  le  marquis  a 
Lucilio,  car  j'ai  eu  de  ses  nouvelles  depuis 
l'époque    qu'il    lui    plaît    de  dire  ;  mais 


1>E    B01S-IK>RÉ  %M 

voyons  si  elle  verra  clair  dans  le  reste,  et 
s'adressant  a  l'enfant  :  Comment  l'ai-je 
perdu  V  dit-il. 

—  De   malemorl  !   répondit-elle;  mais 
vous  aurez  consolation. 

~  Quand  ? 

—  Avant  trois  mois,  trois  semaines  ou 
trois  jours. 

—  Quelle  consolation  ? 

—  De  trois  sortes:  vengeance,  sagesse, 
famille. 

—  Famille  ?  Je  serai  donc  marié  ? 

—  Non,  vous  serez  père  ? 


135  LES   BEAUX   iMESSIEURS 

—  Vrai  ?  s'écria  le  marquis  sans  se  trou- 
bler du  gros  rire  de  M.  de  Beuvre.  Quand 
serai-je  père  ? 

—  Avant  trois  mois,  trois  semaines  ou 
trois  jours.  J'ai  tout  dit  sur  vous,  je  veux 
me  reposer. 

La  séance  fut  suspendue  par  un  déluge 
de  plaisanteries  de  M.  de  Beuvre  au  mar- 
quis. Pour  que  l'événement  de  l'héritier 
prédit  eût  lieu  avant  trois  mois,  trois  se- 
maines ou  trois  jours,  il  fallait  que  trois 
femmes  eu  eussent  «  reçu  la  commande.  »> 

Le  pauvre  marquis  savait  si  bien  le 
contraire  que  toute  sa  foi  à  la  magie 
en  fut  refroidie.  Il  se  laissa  railler,  pro- 
lestant de  son  innocence  et  ne  désirant 


DU   «OIS-DOUE  l'S-S 

point  trop  qu'on  la  crût  aussi  réelle  qu'elle 
l'était. 

L'enfant  demanda  a  recommencer  ses 
conjurations  pour  le  dernier  ^age.  C'était 
le  caillou  d'Alvimar.  Mais,  pour  l'intelli- 
gence de  ce  qui  va  suivre,  il  faut  que  le 
lecteur  sache  ce  qui  était  convenu  entre 
Pilar  et  son  propriétaire  La  flèche.  Ce  que 
Laflèclie  savait  et  voulait  faire  savoir  a 
Bois-Doré,  il  comptait  le  faire  dire  par 
l'enfant  hors  de  la  présence  de  d'Alvimar. 
L'enfant,  par  caprice  et  ostentation,  ne 
voulut  plus  tenir  compte  de  la  convention 
faite  entre  eux.  Elle  était  affamée  d'é- 
loges encore  plus  que  de  pain.  Elle  vo» - 
lait  réciter  toute  sa  leçon,  diit-elle  en 
souffrir  et  dût  Laflèche  y  perdre  la  vie  ou 


134  LES  BKAUX   MESSIEURS 

la  liberté.   Peut-être  aussi  ces   dangers 
qu'elle  pouvait  attirer  sur  lui,  et  qu'elle 
n'ignorait  pas,  alléchaient-ils  ses  instincts 
de  tiaine.  Elle  parla   donc  comme  elle 
l'entendait,  en  dépit  des  avertissements  et 
des  grimaces  de  son   maître,   lequel  ne 
pouvait  lui  rien  dire  en  espagnol  qui  ne  fût 
compris  de  d'Alvimar.   File  ramassa    le 
caillou,  examina  les  signes  qui  l'entou- 
raient, lit  la  mimique  du  calcul  et  dit  en 
espagnol  avec  une  etf rayante  ardeur  à  la 
menace: 

«  Malheur,  mécompte  et  disgrâce  à 
celui  dont  le  gage  est  tombé  sur  l'étoile 
rouge  !   » 

—  Bravo!  dit   d'Mvimar  en  rianl  d'un 


DE   BOIS-DOUÉ  4 Se 

rire  nerveux  et  forcé:  continuez,  sale 
créature  î  Allons,  allons,  race  de  chien, 
rebut  de  la  terre,  dites-nous  les  arrêts  du 
ciel  ! 

Pilar,  irritée  par  ces  injures,  devint 
si  sauvage  qu'elle  fit  peur  a  tous  ceux 
qui  la  regardaient,  et  à  Laflèehe  lui- 
même. 

—  Sang  et  meurtre!  s'ëcria-t-elle  en 
bondissant  avec  des  gestes  convulsifs; 
meurtre  et  damnation  !  sang,  sang  et 
sang! 

—  Tout  cela  pour  moi?  dit  d'Avimar, 
qui,  en  ce  moment,  no  put  cacher  son 
épouvante. 

—  Pour  toi  !  pour  toi  1  cria  cette  guôpo 


136  LES   BEAUX   MEhSIliURS 

furieuse,  et  la  mort,  l'enter  î  bientôt, 
tout  de  suite,  avant  trois  mois,  trois  se- 
maines ou  trois  jours,  damné!  damné  ! 
l'enfer! 

—  Assez  !  assez  !  dit  Bois-Doré  qui  ne 
comprenait  presque  pas  l'espagnol,  mais 
qui  vit  d'Alvimar  pâle  et  prêt  a  défaillir  ; 
cet  enfant  est  possédé  d'un  mauvais  dia- 
ble, et  c'est  peut-être  péché  que  de  l'é- 
couter. 

—  Oui,  sans  doute,  monsieur,  répondit 
d'Alvimar,  elle  est  possédée  du  diable,  et 
ses  menaces  sont  vaines  et  méprisables, 
car  l'enfer  ne  peut  rien  sans  la  volonté  de 
Dieu;  mais  si  j'étais  ici  châtelain  et  jus- 
licier,  je  ferais  enfermer  ce  bandit  et  cette 
vermine,  et  je  les  livrerais... 


1)K    BOlS-DOUli  '1.H7 

-—Là!  la!  dit  M.  de  Beuvre,  il  n'y 
a  point  tant  a  se  fâcher  !  Je  ne  sais  ce 
qui  vous  a  été  dit,  mais  je  m'étonne  que 
vous  ayez  fini  d'en  rire.  Pourtant,  j'avoue 
que  les  transports  de  cette  guenuche  en- 
ragée sont  une  laide  comédie,  et  je  vois 
que  ma  fille  en  est  troublée.  Allons,  drôle, 
dit-il  à  Laflèche,  c'est  assez.  Gardez  pour 

vous  les  gages  si  chacun  y  consent,  et  allez 
vous  faire  prendre  ailleurs. 

«• 

Laflèche,  n'avait  pas  atlendu  cette  per- 
mission pour  plier  bagage.  11  était  fort 
pressé  de  se  soustraire  aux  intentions 
bienveillantes  de  l'Espagnol  à  son  égard. 
La  petite  Pilar  n'en  fut  pas  émue.  Tout 
au  contraire,  elle  ramassa  les  pièces  d'or 
et  d'argent  qui  avaient  servi  do  gages,  et, 


138  LES   BEAUX   MESSIEURS 

quand  elle  en   vint  au  caillou  de  d'Al- 
vimar,  elle  le  lui  jeta  dans  les  jambes  avec 
dédain.  Il  en    fut  si   oulraiçé  qu'il  l'eût 
peut-être  traitée  comme  il  avait  fait  du 
louveteau,  s'il  eût  eu  encore  l'arme  dont 
il  se  servait  si  vile  et  si  bien.  Mais  il  fit  en 
vain    le  mouvement   involontaire  de   la 
saisir,  et  Lauriane,  qui  le  regardait,  s'ap- 
plaudit de  l'avoir  désarmé.    Il  rencontra 
ses  yeux  et  se  hâta   de  sourire  ;  puis  il 
essaya  de   parler  d'autre   chose,  et  Bois- 
Doré  demanda  h  Lucilioun  air  de  musette 
pour  dissiper   le  fâcheux  effet   de   cette 
aventure,  tandis  queLaflèche,  remportant 
son  grand  panier  sur  sa  tête,  ses  instru- 
ments magiques  sous  son  bras,  et,   tirant 
de  l'autre  main  la  petite  sibylle  encore 
toute  fn'missantc,  franchissait  avec  cm- 


DE  i}Ois-D©nÉ  439 

pressement  la  herse  et  le  pont-levis  du 
maniir 

—  A  présent,  tu  vas  me  donner  a  uian- 
^er,  lui  dil-elle  quand  ils  furenlenrase 
campa  f(ne. 

—  Non,  (u  as  trop  mal  travaillé  ! 

—  J'ai  faim  ! 

—  Tant  mieux  ! 

—-'J'ai  faim,  je  ne  peux  plus  marcher. 

—  En  cage,  alors! 

11  la  remit  dans  son  panier,  malgré  elle, 
et  l'emporta  en  courant.  Les  cris  de  l'in- 
fortunée créature  se  perdirent  sans  écho 
dans  In  plaine  immense. 


140  LKS    liLALX    jîLijSlLUhS 

~  Mario  !  Mario  !  pleurait  sa  voix  en- 
trecoupée; je  \eu\  voir  Mario  !  MéchanI  ! 
assassin  !  Tu  m'avais  promis  de  me  faire 
voir  Mario,  qui  me  donnait  a  manger  et 
qui  jouait  avec  moi,  et  sa  mère  qui  m'em- 
pêchait d'être  battue!  Mercedes  !  Mario  ! 
venez  me  ctierclier!  Tuez-ie  !  il  me  fait 
mal,  il  me  secoue,  il  me  tue,  il  me  fait 
mourir  de  faim  !  Damnation  sur  lui  !  mort 
et  sang  et  meurtre!  Le  fouet,  le  feu,  la 
roue,  l'enfer  pour  les  méchants! 

Pendant  que  le  bohémien  fuyait  dans  la 
direction  du  nord  ,  le  marquis,  avec  d'AI- 
vimar  et  Lucilio,  reprenait,  en  sens  con- 
traire, le  chemin  de  Brianles.  11  lui  lardait 
de  faire  partk  son  fidèle  Adamas  de  ce  qu'il 
regardait  comme  une  heureuse  issue  de 


DE    BOIS- DORÉ  Î41 

son  entreprise,  et,  bien  qu'il  crût  devoir  a 
son  amour  d'ëloulTer  quelques  soupirs 
d'inquiétude  ou  d'impatience,  tout  bien 
considéré,  il  ne  se  trouvait  pas  trop  con- 
trarié d'avoir  sept  ans  devant  lui  avant  de 
prendre  une  nouvelle  résolution  matrimo- 
niale. 

D'Alvimar  élait  de  fort  mécbante  hu- 
meur, non -seulement  a  cause  des  prédic- 
tions qui  avaient  remué  sa  bile  et  troublé 
sa  cervelle,  mais  encore  à  cause  de  la 
tranquillité  des  adieux  que  lui  avait  faits 
madame  de  Beuvre,  tandis  qu'elle  avait 
tendu  ses  deux  petites  mains  au  marquis 
en  lui  promettant  i^aîment  sa  visite  pour  le 
surlendemain.  Serait-it  possible,  pensait- 
il,  qu'elle  eût  accepté  les  éciis  de  ce  vioil-r 


HIS  LES    BEAUX    MESSIEURS 

lard,  et  que  je  me  viase  supplanté  par  un 
rival  de  soixante-dix  ans? 

Il  avait  bien  envfe  de  questionner,  de 
railler,  de  se  dépiter,  mais  il  n'y  avait  pas 
moyen    d'entamer  la   conversation    avec 
Bois  Doré  sur  ce  sujet,  [.e  marquis  avait 
un  air  de  triomphe  discret  et  modeste  qui 
.  le  faisait  redoubler  de  politesse  et  de  pré- 
venances pour  son  hôte.  D'Alvimar  ne  put 
se  venger  de  sa  défaite  qu'en  éclaboussant 
tant  qu'il  put  maître  Jovelin,  trottant  der- 
rière le  marquis.  A  peine  arrivé  au  ma- 
noir, comme  l'heure  du  souper  n'était  pas 
encore  venue,  il  sortit  a  pied  pour  aller 
conférer  avec  M.  Poulain. 

—  Eli  bicuy  monsieur,  dit,  en  débollanl 


DE   BOIS-DORÉ  ^3 

son  maître,  le  fidèle  Adamas,  qui,  en  sa 
qualité  d'homme,  de  chambre,  ne  quiilait 
presque  jamais  le  manoir  de  Brianles;  faut- 
il  songer  au  repas  des  fiançailles  ? 

—  Précisément,  o^oa  ami,  répoudit   le 
marquis.  H  y  faut  songer  au  plus  tôt. 

—  Vrai,  monsieur?  Eh  bien  !  j'en  étais 
sûr,  cl  j'en  suis  si  content  que  je  ne  m'en 
connais  plus.  Figurez-vous,  monsieur,  que 
celte  haquenée  rouge  que  vous  appelez 
Bellinde,  et  qui  serait  mieux  nommée  Ti- 
siphone... 

—  Allons,  allons,  Adamas,  vous  avez 
l'humeur  trop  peu  endurante!  Vous  savez 
que  je  n'aime  point  entendre  injurier  une 


144 


LES    BEAUX    MESSIEURS 


personne  du  sexe.  Qu'y  a-t-il  encore  oiiîic 
vous  ? 

—  Pardon,  mon  noble  maître;  mais  il  y 
a  que  cette  fille  ténébreuse  écoute  aux. 
portes,  et  qu'elle'sait  la  démarche  que  mon- 
sieur a  faite  aujourd'hui.  Ce  tantôt,  elle  en 
a  ri  commeune  mouette  avec  la  sotte  gou- 
vernante du  Vecteur. 

—  Que  savez-vous  de  cela,  Adamas? 

—  Je  le  sais  par  magie, monsieur;  mais, 
enfin,  je  le  sais  ! 

—  Par  ma^ne  ?  Depuis  quand  vous  adon- 
nez-vous aux  sciences  occultes? 

—  Je  le  dirai  a  monsieur;  je  n'ai  rien 


1)E    BOIS-UORK  145 

(le  caché  pour  lui;  mais  que  monsieur 
daigne  donc  me  raconter  comment  il  s'y 
est  pris  pour  faire  connaître  ses  senti- 
ments a  l'incomparable  dame  de  ses  pen- 
sées, et  comment  elle  a  répondu;  car  je 
suis  sûr  que  rien  d'aussi  éloquent  ne  s'est 
dit  sous  le  ciel  depuis  que  le  monde  est 
monde,  et  je  voudrais  savoir  écrire  aussi 
vite  que  maître  Jovelin,  pour  le  coucher 
sur  le  papier,  a  mesure  que  monsieur  me 
le  rapportera. 

—  Non,  Adamas,  aucune  parole  ne  sor- 
tira de  ma  bouche,  scellée  par  un  serment 
de  preux  chevalier.  J'ai  juré  de  ne  point 
trahir  le  secret  de  ma  félicité.  Tout  ce  que 
je  peux,  le  dire,  mon  ami,  c'est  de  te  ré- 
jouir du  présent  avec  ton  maître,  et  d'es- 
pérer avec  lui  en  l'avenir! 


II 


'    10 


U6  LES   BfeAUX    MESSIEURS 

—  Alors,  monsieur,  c'est  conclu,  et... 

Adamas  fui  interrompu  par  un  petit 
grallement  de  clial  a  la  porte. 

—  Ah!  Ct-il,  après  avoir  été  regarder, 
c'est  l'enfant  qui  voudrait  vous  offrir  le 
bonsoir. 

—  Va-l'en,  mon  pelilami  ;  monseifçneur 
le  verra  plus  lard,  il  est  occupé. 

—  Oui,  oui,  Adamas,  qu'il  revienne!  Il 
est  bien  question  d'enfants!  Je  ne  sais 
quelles  idées  de  paternité  m'avaient  passé 
hier  par  la  léle  !  Gela  est  du  dernier  bour- 
geois! Non,  non  !  je  ne  suis  plus  ce  vieux 
garçot»  qui  voulait  se  marier  bien  vite, 
pour  faire  une  (in.  Je  suis  un  jeune  hom- 


DE    BOIS- DORÉ  1i7 

me,  Adarnas,  oui,  un  jeune  amoureux,  un 
blondin,  sur  ma  parole,  léndrement  con- 
damné à  prouver  sa  constance  par  des 
épreuves,  a  soupirer  et  à  faire  des  vers,  en 
un  mot  à  attendre,  dans  les  tourments  et 
les  délices  de  l'espoir,  le  bon  plaisir  de 
ma  souveraine. 

—  Si  je  comprends  bien,  reprit  Adarnas, 
cette  divinité  jalouse  se  méfie  un  peu  de 
l'humeur  voIag(?  de  mon  maître,  et  elle 
exige  qu'il  renonce  a  toute  calante  aven- 
ture? 

—  Oui,  oui,  c'est  cela,  Adarnas,  ce  doit 
être  celai  Un  peu  de  déflance!  c'est  bien 
la  punition  de  ma  folle  jeunesse;  mais  je 
saur  si  bien  marquer  ma  sincérité... 
Ht  'irdedonc  a  la  porte, on  gratte  encore  I 


/ 


148  LES    IJKAUX    MESSIEURS 

—  Quoil   dit  Adamas   sérieusement  k 
Mario,  en  entre-bâillanl  un  peu  la  porte, 
c'est  encore  vous,  mon  lutin?  Ne  vous  ai- 
je  pas  dit  d'attendre  ? 

-  J'ai  attendu,  répondit  Mario,  avec  sa 
voix  douce  et  caressante  jusque  dans  l'es- 
pièglerie; vous  m'avez  dit  va-t'en  et  re- 
viens. J'ai  été  au  bout  de  l'autre  chambre 
et  me  voila  revenu. 

—  Il  est  drôlet  !  dit  le  marquis,  laisse-le 
entrer.  ~  Bonjour,  mon  petit  ami  ;  or  ça, 
viens  me  baiser  et  puis  joue  tranquille- 
ment avec  Fleurial.  J'ai  a  parler  d'affaires 
sérieuses  avec  le  bon  M.  Adamas.  Voyons, 
Adamas,  c'est  demain  que  je  trait,^  mon 
incomparable  voisine.  Il  y  faut  s  ^<i"^r, 


DE   fiOlS-DORÉ  Ut) 

c'est  un  petit  dîner  sans  façons,  quatorze 
services  tout  au  plus. 

—  On  Jes  aura,  monsieur;  voulez*vous 
que  j'appelle  le  maîlre-queux? 

—  Non,  je  n'aime  point  à  ordonner,  ef, 
si  propres  que  soient  les  gens  de  cuisine, 
ils  sentent  toujours  la  cuisine.  Aide-moi  à 
imaginer. 

—  Qu'est-ce  que  c'est  donc  que. ce  cou- 
teau-là? dit  très  vivement  Mario,  que  le 
marquis  débonnaire,  et  passablement  dis- 
trait, tenait  entre  ses  jambes  et  laissait 
fouiller  dans  ses  poches. 

—  Rien,  rien,  dit  le  marquis,  en  cher- 
chant a  reprendre  le  gage  que  Lauriano 


loO  LES   BEAUX   MESSIEUnS 

lui  avait  donné.  Reuclsmoi  ça,  mon  pelil 
ami;  les  enfants  ne  louchent  point  k  ça. 
Ça  mord,  vois-tu  1  Rends-le  donc! 

—  Oui,  le  voilà!  dit  Mario;  mais  j'ai 
bien  vu  ce  qu'il  y  avait  dessus,  et  je  sais 
bien  a  qui  il  est. 

—  Tu  ne  sais  ce  que  tu  dis  ! 

—  S\,  fait  ;  je  dis  qu'il  est  au  monsieur 
espaj^nol  que  vous  appelez  Vilia-Real;  il 
vous  l'a  donc  donné? 

—  Voyons  :  que  marmoltes-lu  la?  Tu 
rêves  ! 

rinr  INou,  bon  monsieiir!  J'ai  bien  vu  la 
devise  (|ui  es!  sur  la  lauM!;  c'est  en  espa- 


DÉ  BOIS-DOni^  454 

gnol,  et  je  la  connais  bien  ;  ma  Mercedes 
a  un  poignard  tout  pareil  où  il  y  a  la  même 
devise. 

•        —  Et  que  signifie  cette  devise? 

—  Je  sers  Dieu.  -  S.  A. 

—  Et  que  signifie  S.  A.? 

—  Ça  doit  être  les  premières  lettres  du 
nom  de  celui  à  qui  est  le  poignard.  C'est 
comme  cela  qu'on  les  place,  a  jour,  près 
du  manche. 

—  Je  le  sais  bien  ;  mais  pourquoi  dis-tu 
que  ce  poignard  vient  du  monsieur  espn- 
gnol  qui  s'appelle  Viila-Réal  ? 


452!  LES   BEAUX    MESSIEURS 

L'enfant  ne  répondit  pas  et  parut  em- 
barrassé. 11  n'était  plus  sous  l'œil  vigilant 
et  défiant  de  la  Morisque.  Il  avait  parlé 
plus  qu'il  ne  devait,  et  il  se  rappelait  trop 
tard  ses  recommandations. 

— ■  Mon  Dieu!  monsieur,  dit  Adamas, 
les  enfants  parlent  quelquefois  pour  par- 
ler, et  sans  savoir  ce  qu'ils  disent.  Parlons 
donc,  nous  autres,  delà  chose  importante. 
Votre  j^arde,  le  père  Andoche,  a  apporté 
aujourd'hui  un  chapelel  de  râles  qui  sont 
d'un  gras!... 

—  Oui,  oui,  lu  as  raison,  mon  ami,  par- 
lons du  dîner.  Pourtant,  je  ne  sais...  je 
me  demande  comment  elle  avait,  on  la  po- 
che de  sa  jupe,  ce  poignard  espagnol  ! 

—  Qui,  monsieur? 


DL    BOIS-DOME  1  o3 

—  Elle,  parbleu!  De  quelle  autre  per- 
sonne pourrais-je  parler,  désormais? 

—  C'est  juste,  pardon,  monsieur!  Par- 
lons du  poignard.  Je  croyais  qu'en  effet 
c'était  un  don  de  M.  Villa-Réal,  ou  qu'il 
vous  l'avait  prêté,  car,  pour  de  vrai ,  il 
vient  de  lui.  Ces  deux  lettres  S.  A.  sont 
sur  ses  autres  armes  qui  sont  fort  belles,  et 
que  j'ai  remarquées  ce  matin  pendant  que 
son  valet  les  fourbissait. 

Le  marquis  tomba  dans  la  rêverie. Com- 
ment Lauriane  avait-elle  le  poignard  de 
Villa-Réal?  Elle  l'avait  reçu  de  lui,  puis- 
qu'elle en  avait  disposé  comme  de  sa  pro- 
priété. Il  avait  beau  chercher  dans  toute 
la  généalogie  des  de  Beuvre,  il  n'y  trou- 
vait pas  un  nom  auquel  ces  initiales  S.  A. 


154  LES  BEAUX  MESSIEURS 

pussent  se  rapporter.  Aurait-elle,  se  disait- 
il,  fait  le  même  accord  avec  lui  qu'elle  a 
fait  ensuite  avec  moi  ? 

Il  se  consola  pourtant  en  songeant 
qu'elle  faisait  apparemment  peu  de  cas  du 
premier,  puisqu'elle  lui  en  avait  sacriûé  le 
gage;  mais  il  n'en  restait  pas  moins  quel- 
que chose  d'incompréhensible  dans  cette 
circonslance,  et  le  bon  marquis  n'était 
pas  encore  assez  fou  pour  ne  pas  appré- 
hender d'être  l'objet  de  (juelciue  <  beruc- 
rie.  » 

Et  puis,  ce  que  l'enfaul  avait  dit  com- 
pliquait l'embarras  de  son  esprit,  et  il  ne 
savait  |)lus  quelle  inlrigno  de  la  deslipée 
ou  (pielb'  ni}!*''^'^'''*^'<J"  enviionnail  ce  poi- 


DL    BÛlS-DOllÉ  iëô 

gnard.  Il  eut  envie  d'aller  s'en  expliquer 
loul  de  suite  avec  son  hôte,  mais  il  se 
souvint  que  Lauriane  lui  avait  commandé 
de  cacher  son  ^age  et  de  ne  le  laisser  voir 
a  personne. 

Adamas  vit  le  souci  sur  le  front  de  son 
maître  et  s'en  émut. 

— '  Qu'y  a-t-il,  monsieur,  lui  dit-il,  et 
que  peut  faire  votre  pnuvre  Adamas  pour 
vous  tirer  d'intrigue? 

—  Je  ne  sais,  mon  ami.  Je  voudrais  de- 
viner comment  il  se  fait  que  la  Morisque 
ait  une  arme  comme  celle-ci ,  porlant 
même  devise  et  mêmes  chiffres.  Puis,  bais- 
sant la  voix  pour  que  iMario  ne  l'entendît 
point  : 


lot)  LES    BEAUX   MESSIEURS 

—  Tu  m*avais  dit,  et  il  m'avait  semblé 
que  cette  femme  était  fort  honnéle.  Pour- 
tant, elle  aurait  dérobé  cet  objet  a  notre 
hôte?  C'est  chose  que  je  ne  puis  souffrir, 
qu'il  soit  larronné  en  ma  maison. 

Adamas  partagea  aussitôt  les  soupçons 
de  son  maître,  d  autant  plus  que  Mario, 
sentant  qu'il  avait  parlé  à  l'étourdie,  se 
glissait  hors  de  la  chambre,  sur  la  pointe 
du  pied,  pour  se  dérober  a  de  nouvelles 
questions.  Adamas  le  retint. 

—  Vous  nous  faites  des  contes,  mon  bel 
ami,  lui  dit-il,  et  par  la,  vous  méritez  de 
perdre  les  bonnes  grâces  de  mon  seigneur 
et  maître,  il  n'est  poiirt  vrai  que  votre 
Mercedes  ail  la  chose  que  vous  dites,  ou 
bien... 


DE    BOIS-DORÉ  157 

'  Le  aiarquis  l'inlerrompit,  ne  voulant 
pas  que  l'accusalion  fût  formulée  devant 
l'enfant. 

—  Y  a-t-il  longtemps,  mon  gjarçon,  lu 
(lit-il,  que  la  mère  a  ce  poignard  ? 

L'enfant  avait  vécu  quelque  temps  avec 
les  bohémieDS,  il  savait  donc  ce  que  c'était 
que  le  vol.  Il  était  doué  d'ailleurs  d'une 
finesse  extraordinaire.  Il  comprit  le  soup- 
çon qu'il  avait  attiré  sur  sa  mère  adoptive, 
et  il  aima  mieux  lui  désobéir  que  de  ne 
pas  la  justitier. 

^  —  Oui,  répondit-i),  il  y  a  bien  long- 
temps. 

Et,  comme  il  avait  un  grand  air  d'assu- 


1^8  LES    BEAUX    MESSIEURS 

rance  et  de  fierté,  le  marquis  et  Âdamas 
sentirent  qu'ils  tenaient  le  moyen  de  le 
faire  parler. 

~  (Vest  donc  M.  de  Villa-Réal  qui  le  lui 
avait  donné  ?  dit  Adamas. 

—  Oh  non  !  il  l'avait  laissé... 

—  Oîi?  demanda  le  marquis.  Voyons, 
il  faut  le  dire,  ou  je  n'aurai  plus  de  con- 
fiance en  vous,  petit.  Où  l'avait-il  laissé  ? 

—  Dans  le  cœur  de  mon  père  !  répondit 
Mario,  dont  la  figure  s'anima  extraordi- 
nairement.  Il  avait  besoin  d'effusion  ;  ce 
mystère  lui  posait,  il  avait  dit  le  premier 
mol,  il  no  pouvait  plus  se  taire. 

—  Adamas,  dit   le   mar(|uis,   saisi  de 


DE    BOIS-DOIIÉ  -159 

je  ne  sais  quelle  émotion  subile  :  Ferme 
les  portes,  et  toi,  mon  enfant,  viens  ici  et 
parie.  Tu  es  avec  des  amis,  ne  crains  rien, 
nous  te  défendrons,  nous  te  ferons  avoir 
justice.  Dis-nous  tout  ce  que  tu  sais  de  la 
famille  ? 

•i 

—  Eh  bien  !  dit  l'enfant,  si  vous  m'ai- 
mez, il  faut  punirM.deVilla-Réal,  parce 
que  c'est  lui  qui  a  assassiné  mon  père. 

—  Assassiné? 

—  Oui  ;  Mercedes  l'a  vu  I 

—  Quand  cela? 

--  Le  jour  que  je  suis  venu  au  monde 
le  jour  que  ma  mère  est  morte. 


160  LKS   BEAUX    MESSIEURS 

—  Et  pourquoi  l'a-Vil  assassiné? 

—  Pour  avoir  beaucoup  d'argent  et  des 
bijoux  que  mon  père  avait. 

—  Voleur  et  assassin?  dit  le  marquis  en 
regardant  Adaaias;  un  homme  de  qualité? 
un  ami  de  Guillaume  d'Ars?  Est-ce  croya- 
ble, cela? 

—  Monsieur,  dit  Adamas,  les  enfants 
font  beaucoup  de  contes,  et  je  crois  bien 
que  celui-ci  se  moque  de  nous. 

Le  rouge  monta  au  front  du  beau 
Mario. 

—  Je  no  mens  jamais!  dit-il  avec  une 


I)K    BOIS-DORÉ  i(>1 

touchante  énergie.  M.  Anjorrant  l'a  tou- 
jours dit:  cet  eiifanl-la  n'est  pas  du  tout 
menteur.  Ma  Wercédès  m'a  toujours  dit 
qu'il  ne  fallait  jamais  mentir,  mais  se  taire 
quand  on  ne  voulait  pas  répondre.  Puis- 
que vous  me  faites  parler,  je  dis  ce  qui  est 
vrai. 

—  11  a  raison,  s'écria  le  marquis,  et  je 
vois  bien  qu'il  a  du  noble  sang  plein  le 
cœur,  ce  joli  garçon.  —  Parle;  moi,  je  le 
crois.  Dis -moi  cosumenl  s'appelait  ton 
père? 

—  Ah  !  cela,  je  ne  le  sais  pas. 

—  Sur  votre  honneur,  mon  patit  ami  ? 

—  Sur  la  vérité,  répondit  l'enfant  ;  ma 
mère  s'appelait  Maria,  voilb  tout  ce  que  je 


102  LES    BEAUX    MEî^SlEURS 


sais,  el  c'est  pour  cela  que  M.  Anjorraot 
m'a  donné,  en  me  baptisant,  le  nom  de 
Mario. 

—  Mais  Mercedes  a  d  il,  je  m'en  souviens 
bien,  observa  Adamas,  que  celte  dame 
avait  remis  au  curé  une  bague  d'alliance; 
elle  a  parlé  aussid'un  cacbet. 

—  Oui,  répondit  Mario,  le  cachet.venait 
de  mon  père,  il  y  avait  des  armes  dessus  ; 
mais  il  nous  a  été  volé,  il  n'y  a  pas  long- 
temps. Quanl  k  \j  bague,  jamais  .  Anjor- 
ranl,  ni  qia  Mercedes,  qui  est  pourtant 
très  adroile,  ni  moi,  ni  personne,  n'avons 
pu  l'ouvrir.  Pourtant,  il  y  quelque  cbose 
dedans.  Ma  mère  qui  est  morte  sans  dire 
un  mot  que  son  nom  de  baptême,  Marie,  a 


DE    BOIS-DOUE  I  Oa 

fail  signe  au  curé  d'ouvrir  son  anneau. 
Elle  n'avait  pas  la  Tarce  tie  le  faire  ;  mais 
lui,  il  De  savait  pas  ! 

\d  le  clierdier,  dit  le  marquis,  nous 
saurons  peut-être. 

—  Oh  non  î  répondit  Mario  effraye  ;  ma 
Mercedes  ne  voudra  pas,  et  si  elle  sait  que 
j'ai  parlé,  elle  aura  bien  du  chagrin. 

—  IMais  enfin,  pourquoi  se  cache-t-elle 
de  nous,  qui  pouvons  l'aider  a  le  faire  re- 
trouver la  famille  ? 

—  Parce  qu'elle  croit  que  vous  écoute- 
rez rii^spagnol,  et  qu'il  la  lucra,  s'il  ap- 
prend qu'elle  Ta  reconnu. 


164  LES    BKAUX    MESSIEURS 

—  Et  lui,  il  ne  la  reconnaît  donc  pas  ? 

~  Il  ne  l'a  jamais  vue,  puisqu'elle  était 
cachée  ! 

—  L'a-t-elle  donc  revu  quelque  part  de- 
puis cette  méchante  affaire  ? 

—  Non,  jamais. 

—  Et,  après  dix  ans  passés,  elle  croit 
être  sûre  de  le  reconnaître?  C'est  bien 
douteux  ! 

—  Elle  dit  qu'elle  en  sûre,  qu'il  n'a 
presque  pas  vieilli,  qu'il  est  toujours  ha- 
billé de  noir.  Et  son  vieux  domestique, 
elle  est  bien  sûre  aussi  que  c'est  le  même! 
Oh!  elle  les  avait  bien  re^^ardés,  Quand, 


Dli  BOIS-DOftE  1(}0 

il  y  a  trois  jours,  nous  les  avons  rencon- 
trés auprès  d'un  autre  château  qui  n'est 
pas  loin  d'ici... 

—  Ah!  oui!   voTons,   dit  le  marquis, 
conte-nous  comment  elle  l'a  rencontré. 

—  Il  était  avec  un  beau  et  bon  jeune 
seigneur  que  je  vous  ai  depuis  entendu 
appeler  Guillaume  en  parlant  de  lui.  Ce- 
lui-là avait  donné  beaucoup  âe  monnaio 
aux  bohémiens  avec  qui  nous  étions.  Et 
tout  d'un  coup,  comme  l'Espagnol  avait 
l'air  méchant  et  voulait  me  frapper,  Mer- 
cedes m'a  dit  :  t  C'est  lui  !  tiens  !  c'est 
lui!  et  l'autre,  le  vieux  valet,  c'est  lui 
aussi  I  »  —  Et  elle  a  couru  après  eux  pour 
les  voir,  jusqu'à  ce  que  M.  Guillaume  nous 


166  LES   BEAUX  MESSIEURS 

ail  dit  que  ça  l'ennuyait.  Alors  Mercedes 
lui  a  fait  demander  son  nom  et  celui  de 
son  ami,  afin,  disait-elle,  de  prier  pour 
eux.  Mais  M.  Guillaume  s'est  moqué  de 
nous,  et  les  bohémiens  ont  repris  leur 
rouie  d'un  autre  côté.  Alors  ma  Mercedes 
les  a  laissé  marcher  et  m'a  dit  :  Nous  te- 
nons les  assassins  de  Ion  père,  je  t'en  ré- 
ponds. Il  nous  faut  savoir  leurs  noms. 
Alors  nous  s(mimes  revenus  sur  nos  pas, 
nous  avons  été  mendier  au  château  de  la 
Motte,  et  comme  on  ne  faisait  pas  grande 
allentioîi  a  nous,  Mercedes  m*a  dit  d'écou- 
l(>r  ce  que  disaienl  les  domestiques  et  les 
paysans,  et  comme  cela  nous  avons  su  que 
ri-lspa^nol  allait  demeurerchez  le  marquis, 
pire*  (jiif  h*  mnv(j}ih  avait  envoyé  cher- 
clior  son  fjjrrnsse  et  commandé  que  l'on 


DE    BOIS-DORÉ  167 

apprête  chez  lui  la  chambre  d'honneur 
pour  un  étranger. 

«  Et  puis,  nous  avons  causé  avec  une 
bergère,  dans  un  charap  qui  est  par  là. 
Elle  nous  a  dit  :  Le  marquis  est  tout  à  fait 
bon;  vous  pouvez  aller  chez  lui  passer  la 
nuit;  il  vous  fera  du  bien  :  voilà  son  château 
la-bas.  Nous  sommes  donc  venus  ici  tout 
de  suite,  et  dès  hier  matin  nous  avons 
revu  l'assassin,  les  deux  assassins!  Et 
moi,  j'ai  vu  les  lettres  sur  les  pistolets 
et  sur  la  grande  épée  que  tenait  le  do- 
mestique ,  et  j'ai  dit  encore  à  Merce- 
des :  Montre- moi  le  méchant  couteau 
qui  a  tué  .mon  pauvre  papa;  il  me  sem!>le 
bien  que  c'est  les  mêmes  lettres  qui  sont 
dessus. 


1u8  LES    DEAUX    MLSSliiUUS 

—  Et  lu  en  es  sur?  ciil  le  marquis. 

—  J'en  suis  bien  sûr;  et  vous  verrez 
vous-même  si  Mercedes  veut  vous  les  mon- 
trer? 

—  Oii  est-elle  maintenant? 

—  Avec  M.  Jovelin,  qu'elle  aime  beau- 
coup, parce  qu'il  s'est  jeté  dans  l'eau  pour 
moi. 

—  Il  faut  absolument  que  Jovelin  lui 
arrache  son  secret,  dit  le  marquis  a  Ada- 
mas;  va  le  chercher,  que  je  lui  parle. 

Adamas  sortit,  et  revint  dire  que  Jove- 
lin allait  venir.  Il  l'avait  trouvé  dans  une 
conférence  fort  ar)im(^e  avec  la  Morisque; 


DE   L*OlS-i)OUÉ  'ii)0 

elle,  parlant  arabe  ;  lui,  écrivant  tout  ce 
qu'elle  disait,  et  lui,  faisant  beaucoup  de 
gestes  qu'elle  avait  l'air  de  comprendre. 
11  m'a  fail  signe  qu'il  ne  pouvait  s'inter- 
rompre, ajouta  Âdamas  ;  je  crois  bien, 
monsieur,   qu'il  lui  fait  avouer  la  vérité 
par  douceur  et  persuasion;  ne  le  déran- 
geons pas.  11  écrit  vite,  mais  elle  ne  lit  pas 
très  bien,  même  dans  sa  langue,  et  c'est 
merveilleux  de  voir  comme  avec  ses  yeux 
et  ses  mains  il  se  fait  entendre.  Prenez  pa- 
tience, monsieur,  nous  allons  savoir  quel- 
que chose. 

On  attendit  un  quart  d'heure  qui  sembla 
un  siècle  au  marquis.  L'heure  s'avançait, 
on  avait  sonné  le  premier  coup  du  souper. 
Il  fallait  peut-être  se  retrouver  en  face  de 


470  LES   BEAUX   MESSIliUUS 

Villa-Réal  sans  avoir  rien  éclairci.  Bois- 
Doré  était  dans  une  vive  agitation.  Il  se 
levait  et  se  rasseyait, disant,  à  part  lui,  des 
mots  sans  suite  qui  intriguaient  fort  Ada- 
mas.  Mario,  le  cioyaiU  fâché  co;:tre  lui, 
se  tenait  pensif  et  interdit  dans  un  coin; 
Fieurial,  voyant  l'anxi{;té  de  son  maître, 
le  regardait  fixement,  suivait  tousses  pas 
et  gémissait  de  tempsen  temps  en  remuant 
la  queur,  comme  pour  lui  dire  :«  Mais, 
qu'esl-ceq\ievous  avez  donc?»  {.nOn,Ada- 
mas  seliasarda  à  formuler  la  queslioii  : 

—  Monsieur,  s'écria-t-il,  vous  avez  en 
ceci  une  idée  (jue  vous  cachez  k  votre  ser- 
viteur, et,  par  In,  vous  lui  rendez  votre 
peine  encore  plus  pesante.  Parlez,  mon- 
sieur, |>arlez  à  Adamasconune  vous  parle- 


DE  nois-DOUli  171 

riez  à  votre  bonnet;  il  ne  le  redira  non 
plus  qu'un  bonnet  de  nuit,  et  cela  vous 
soulagera  d'autant. 

—  Adamas,  répondit  Bois-Doré,  je  crains 
bien  d'être  fou,  car  il  y  a  dans  cet  enfant 
et  dans  l'tiistoire  qu'il  nous  raconte  quel- 
que chose  qui  me  remue  plus  que  de  rai- 
son. Il  faut  que  tu  saches  qu'aujourd'hui 
je  me  suis  fait  dire  ina  destinée  par  des 
I)ohémiens,  et  qu'il  y  a  eu  la-dedans  des 
paroles  bien  obscures,  mais  qui  peuvent 
tout  de  même  s'expliquer  par  l'intérêt 
que  je  sens  pour  ce  petit  malheureux. 
On  m'a  dit,  entre  autres  choses  étranges, 
que  je  serais  père  avant  trois  mois,  trois 
semaines  ou  trois  jours.  Or,  comme  je  te 
jure,  Adamas,  que  je  ne  puis  compter  sur 


aucune  paternité  directe  dans  un   aussi 
court  délai,  il  est  évident  quo  je  Jois  deve- 
nir père  par  adoption.  Mais  une  autre  pa- 
role de  celte  prédiction  me  tourmenle  da- 
vantage, c'est  que  l'on  m'a  révélé  la  morl 
de  mon  frère,  en  la   plaçant  juste  a  la 
même  date  que  la  Morisque  donne  k  celle 
du  père  de  cet  enfanl.  Comment  arranger 
cela?  La  magicienne  parlait  à  mots  cou- 
verts et  symboliques,  mais  elle  a  dit  cette 
date  clairement,  en  faisant  le  calcul  des 
années,  des  mois  et  des  jours  qui  se  sont 
écoulés  depuis.  Et  moi,  en  revenant  ici,  je 
faisais  le  même  calcul,  et  je  tombais  juste 
sur  le  quatrième  jour  après  la   morl  de 
notre  roi  Henri.  Viens  ici,  Mario,  n'as-tu 
pas  dit  quatre  jours?... 

—   Mais,   monsieur,  observa   Âdamas. 


DK    BOIS-DOUÉ  173 

n'avez-vous  pas  dit  vous-même,  hier,  que 
la  dernière  lettre  de  M  Florimond  était 
datée  du  seizième  jour  de  juin,  et  de  la 
ville  de  Gènes? 

—  Il  est  vrai,  mon  ami,  mais  on  peut  se 
tromper  de  date  ea  écrivant,  et  mettre  ua 
mois  pour  un  autre  ;  cela  est  arrivé  à  tout 
le  monde! 

—  Mais,  monsieur,  est  ce  que  la  ville  de- 
Gènes  n'est  pas  en  Italie,  et  fort  distante 
du  lieu  où  cet  enfant  place  la  mort  de  soa 
père  ? 

—  Sans  doute,  mon  ami.  Je  torture  la 
vraisemblance  des  choses  pour  arranger 
les  paroles  de  la  devineresse^,  et  c'est  une 


\li  LES    UEAUX    MISSIEURS 

faulaisie  dont  je  le  pi- niels  de  me  repren- 
dre. Ei  cepeiidanl  ouvre  la  crédence  où 
sont  enfermées  les  chères  reliques  de 
mon  Avre,  et  celte  dernière  lettre  que 
j'ai  tant  relue  sans  en  jamais  pénétrer  le 
sens! 

—  Mou  Dieu,  monsieur,  dit  Adamas  en 
ouvrant  le  tiroir,  et  en  présenlaot  la  lettre 
a  son  maître,  tout  ce  qui  est  arrivé  et  tout 
ce  qui  a  dii  arriver,  vous  l'avez  fort  bien 
com|)ris  et  deviné  dans  le  teuips  ;  M.  Flo- 
rimond  vous  donnait  fort  peu  de  ses  nou- 
velles, a  cause  dos  grandes  occupations 
secrètes  qu'il  avait  dans  les  cours  d'Italie 
oïl  renvoyait  son  maître  le  duc  de  Savoie. 
Ll  vous  parlait  de  ses  voj^ages  sans  vous  en 
dire  Iç  but,  parte  que  cela  lui  était  inler- 


l'E    BOIS-DORÉ  /175 

dit  par  la  politique  qu'il  servait  et  qui  n'é- 
tait pas  toujours  la  vôIre.  Celle  derqière 
lettre  vous  annonce  d'autres  voyages  que 
ceux  dont  il  clait  fraîchement  revenu,  et 
voici  ce  qu  il  nous  di(  en  propres  (ermes  ; 
voyez  pluiôt  :  «  Si  vous  n'entendez  point 
«  parier  de  moi  d'ici   à  l'automne,  n'en 
«prenez   point  de    souci.   Ma  santé   est 
«  bonne,  ef  mes  allures  personnelles  ne 
«  sont  point  en  mauvais  état,  o  La  date  est 
bien  authentique,  puisqu'il  commence  en 
vous  disant  :  «  Monsieur  et  bien -aimé 
«  frère,  vous  avez  dû  recevoir  ma  lettre 
«  de  janvier    dernier  :   depuis   ces  cinq 
«  mois  passés...  » 

—  Je  sais  tout  cela,  Adanias,  je  le  sais 
par  cœur,  ef,  ce  nonobstant,  quand  j'ai 


i7()  LES    BKAUX    MESSHiURS 

été  en  Italie,  l'année  161  î,  pour  m'enrii  •- 
rir  en  personne  de  ce  pauvre  frère  dont  je 
n'enlendais  plus  parler,  il  m'a  été  dit  qu'il 
n'était  jamais  revenu  d'une  mission  a 
Rome,  pour  laquelle  il  était  parti  quinze 
mois  auparavant.  Et  quand  je  fus  à  Rome 
il  y  avait  plus  de  deux  ans  qu'on  ne  l'y 
avait  vu.  J'ai  parcouru  toute  l'Italie  jus- 
qu'en 161â,  sans  trouver  de  lui  aucun  in- 
dice et  aucun  vestige,  à  ce  point  que  je 
m'imaginai  qu'il  avait  fait  quelque  grand 
voyage  aux  Indes  d'Orient  ou  d'Occident, 
pour  son  propre  compte,  et  que  je  l'en  ver- 
rais revenir  quelque  jour;  mais  à  la  par- 
fin,  j'ai  dû  tenir  pour  certain  qu'il  avait  été 
nK'cliammejit  occis  par  les  brigands  dont 
l'Italie  est  infestée,  ou  qu'il  avait  péri  dans 
qurl(|ue   temi'éte  sur  mer.  Il  n'avait  pas 


DE  îJors-noRÉ  177 

fait  grosse  fortune  au  service  du  Savoyard, 
bien  qu'il  ne  se  soil  jamais,  plaint,  et  je 
pense  qu'il  n'était  guère  accompagné  dans 
ses  courses.  Enfin,  j'ai  perdu  l'espoir  de  le 
retrouver,  mais  non  celui  de  découvrir  son 
sort  et  de  le  venger,  s'il  a  été  mis  a  mort 
traîtreusement. 

Pendant  que  le  marquis  et  Adamas  de- 
visaient ainsi,  Mario,  dont  on  ne  s'occu- 
pait plus,  s'était  glissé  derrière  le  fauteuil 
du  marquis.  H  écoutait,  il  regardait  avec 
attention  la  lettre  que  Bois-Doré  tenait 
dans  ses  mains.  Il  savait  très  bien  lire, 
comme  nous  l'avons  dit,  et  même  l'écri- 
ture manuscrite  ;  mais  il  était  en  proie  à 
une  grande  anxiété,  craignant  de  se  trom- 
per, et  d'être  encore  accusé  de  parler  au 

Il  '-^ 


178  LES   BEAI'X   MESSIEURS 

hasard.  Enfin,  il  se  crut  h  peu  près  sûr  de 
son  fait,  non-seulement  d'après  l'écriture, 
mais  encore  d'après  les  expressions  de 
la  lellre  et  la  pai  iicalarité  des  circonstan- 
ces. Il  s'écria  : 

—  Attendez  ! 

El  sortit  plein  de  résolution  et  de  joie, 
sans  fjue  le  marquis,  absorbé  dans  ses 
réflexions,  en  (înl  beaucoup  de  compte. 

Mario  connaissait  déjk  la  chambre  de 
maître  Jovelin  ,  et  il  j  trouva  sa  mère 
qui  se  relirait,  sans  avoir  voulu  montrer 
j[cs  objets  dont  elle  élait  la  j^^ardienue  ja- 
louse et  méfiante. 

\  \Lucilio  avait  été  aussi    frappé  que  le 


DE    BOIS-DOUÉ  179 

marquis  de  la  coïncidence  de  la  date 
fixée  dans  la  mémoire  de  l'enfant  par 
l'abbé  Anjorrani,  avec  celle  attribuée  par 
la  petite  boliémienne  à  la  mort  de  Flori- 
mond.  Il  nccrojail  nullement  h  la  magie; 
mais,  comme  il  avait  été  également  frappé 
du  nom  de  Mario  prononcé  par  Lallèche, 
il  craignait  que  le  marquis  ne  fiit  la  dupe 
de  quelque  jonglerie.  Il  commençait  à 
soupçonner  la  Moris;que  elle-même,  et  son 
premier  soin,  en  rentrant  au  manoir,  avait 
été  de  l'appeler  pour  la  questionner  par 
écrit,  avec  beaucoup  de  précision  et  de  sé- 
vérité. Il  exigeait  qu'elle  montrât  la  ba- 
gue et  la  lettre  de  M.  Anjorrani  dont  elle 
avait  parlé,  et,  bien  que  cette  femme 
éprouvât  beaucoup  de  respect  et  de  s}  m- 
patine  pour  lui,  cette  insistance  lui  faisant 


iSO  LES    ïiEAUX    MESSIEURS 

craindre  riulervenlion  indirecle  de  d'Âl- 
vimar  dans  l'inlerrogaloire  qu'elle  subis- 
sait, elle  s'élail  renfermée  dans  un  silence 
plein  d'angoisse. 

Dès  qu'elle  vit  Mario,  son  cœur  froissé 
exhala  la  plainte  qu'elle  n'osait  adresser 
directement  k  Lucilio. 

—  Viens,  mon  pauvre  enfant,  lui  dit- 
elle,  on  nous  chasse  d'ici,  car  on  nous  ac- 
cuse de  vouloir  tromper,  et  d'avoir  raconté 
une  histoire  qui  ne  serait  pas  vraie.  Viens, 
partons  bien  vile,  afin  que  l'on  connaisse 
que  nous  ne  demandons  secours  qu'à  Dieu 
et  k  nous-mêmes. 

Mais  Mario  l'arrêta. 


DE    BOIS- DOUÉ  l^i 

—  C'est  assez  nous  méfier,  lui  dil-il  ; 
mère,  il  faut  faire  ce  qu'on  nous  demande. 
Donne-moi  la  lettre,  donne-moi  la  ba- 
gue! elles  sont  a  moi,  je  les  veux  tout  (ie 
suite  1 

Lucilio  fut  frappé  de  l'énerifie  de  l'en- 
fant, et  laMorisque  slupéfaile,  garda  quel- 
ques instants  le  silence.  Jamais  Mario  ne 
lui  avait  parlé  ainsi,  jamais  elle  n'avait 
senti  en  lui  la  moindre  velléité  d'indépen- 
dance, et  voilà  qu'il  lui  commandait  a\ec 
autorité!   Elle  eut  peur,  elle  crut  à  que! 
que  prodige;  loule  la  force  de  son  cariic- 
lère  toml^a  devant  une  idée  fataliste  ;  elle 
ôla  de  sa  ceinture  Tesca réelle  de  peau  d'à 
gneau  où  elle  avait  cousu  les  précieux  ol» 
jets. 


S 


181!  LUS   BEAUX    MESSIEURS 

—  Ce  n'est  pas  loul,  mère,  lui  dit  en- 
core Mario,  il  me  faut  aussi  le  couteau. 

—  Tu  n'oseras  pas  y  loucher,  enfant  ! 


c'gst  le  couteau  qui  a  tué... 


—  Je  sais,  je  l'ai  déjà  regardé.  Je  veux 
le  regarder  encore.  Il  faut  que  j'y  touche, 
et  j'y  toucherai.  Donne! 

Mercedes  remit  le  couteau  et  dit,  enjoi- 
gnant les  mains  : 

—  Si  c'est  l'esprit  contraire  qui  fait  ap^ir 
et  parier  mon  fils,  nous  sommes  perdus, 
Mario! 

Il  fu'  I  ('('OU la  pas,  el,  appuyant  le  petit 
sac  ii<'  pcan  sur  la  lahh'  de  Lurilio,  il  le 


DE  BOIS-DORÉ  183 

décousit  lestement  avec  le  poignard,  il  en 
tira  la  bague  qu'il  passa  dans  son  pouce,  et 
la  lettre  de  l'abbe  Anjorrant  a  M.  de  Sully, 
dont  il  fit  saiiter  le  scel  et  la  soie,  a  la 
grande  consternation  de  Mercedes.  Ceci 
fait,  il  ouvrit  la  niissi\^,  en  tira  un  papier 
taché  et  maculé,  le  baisa,  le  regarda  avec 
attention,  puis  s'écriant  : 

—  Viens,  mère!  venez,  monsieur  Jove- 
lin! 

Il  s'élança  dans  l'escalier,  rentra  dans  la 
chambre  du  marquis,  saisit  impétueuse- 
ment, dans  les  mains  de  celui-ci,  la  lettre 
qu'il  commentait  encore ,  compara  les 
écritures,  et,  posant  tout  ce  qu'il  tenait 
dans  les  mains  d'Adauias  lellres,  bague  et 


184  L1<:S    BEAUX    MKisSll'URS 

poii^iiard,  il  saula  sur  ies  genoux  du  mar- 
quis, lui  jeia  «es  bras  au  cou  et  se  mita 
l'embrasser  si  fort  que  le  bon  monsieur 
en  fut  comme  étranglé  pendant  un  mo- 
ment. 

—  Voyons,  voyons  !  dit  enOn  Bois-Doré, 
un  peu  fâché  de  celle  familiarité  à  la- 
quelle il  ne  s'attendait  pas,  et  qui  avait 
gravement  compromis  sa  frisure,  ce  n'est 
poiîit  l'heure  déjouer  ainsi,  mou  bel  ami, 
et  vous  prenez  la  des  libertés...  Qu'est-ce 
que  vous  nous  apportez,  et  pourquoi?... 

Mais  le  marquis  s'arnMa  en  voyant  Ma- 
rio fondre  en  larmes.  I.'enfant  avait  obéi 
à  une  inspiration  ,  il  avait  eu  la  foi  ;  mais 
l'esprit  d(^s  aulnes  n';jli;»ul  p;»s  si  vit<^  et  si 


t 


DE    BUlb-DOUÉ  185 

droit  que  le  sien,  le  cloute,  la  peur  et  la 
honte  lui  revenaient.  Il  avait  désobéi  a 
Mercedes,  qui  pleurait  et  tremblait.  Luci- 
lio  le  regardait  d'un  air  attentif,  dont  il  se 
sentait  intimidé;  le  marquis  repoussait  son 
étreinte  passionnée,  et  Adamas,  stupéfait, 
n'avait  pas  l'air  de  constater  sans  hésita- 
tion la  similitude  des  écritures. 

—  Voyons,  ne  pleurez  pas,  mon  enfant, 
dit  le  man|uis  agité,  en  prenant  des  mains 
d'Adamas  la  lettre  de  son  frère  et  le  papier 
froissé  et  usé  que  Mario  avait  apporté. 
Qu'as-lu,  Adamas,  et  pourquoi  trembles- 
tu  de  la  sorte  ?  Qu'est-ce  donc  que  ce  pa- 
pier taché  de  noir?  Vrai  Dieu!  ce  sont 
traces  de  sang  !  Rapproche  la  bougie,  Ada- 
mas, voyons!...  Kb  !  mes  amis  !  eh  I  mon- 


LES  Bl'AUX  MI'S;SIEURS 

seigneur  Dieu  qui  êtes  au  ciel!  Jovelin! 
Adamas!  voyez  ceci  !  Je  ne  suis  point  hal- 
luciné! C'est  l'écriture,  c'est  le  vrai  carac- 
tère de  mon  frère  chéri  !  Et  ce  sang^... 
Ah  !  mes  amis,  cela  est  bien  dur  àreirar- 
der...  mais...  Mario,  où  as4u  pris  cela? 

—  Lisez,  lisez,  monsieur,  s'écria  Ada- 
mas, assurez-vous  bien... 

—  Je  ne  puis,  dit  le  marquis  qui  devint 
pâle  ;  le  cœur  me  faut!  D'où  vient  ce  pa- 
pier? 

—  On  l'a  trouvé  sur  mon  père,  dit 
Mario  reprenant  courage;  voyez  si  ce 
n'est  |ias  une  lettre  pour  vousf  qu'il  vou- 
lait vous  envoyer.  M.  Anjorranl  me  l'a  fait 


Dli   BOIS-DOUÉ  187 

lire  bien  des  fois,  mais  il  n'y  avait  pas  vo- 
ire nom  dessus  ;  et  nous  n'avons  jamais 
su  a  qui  la  faire  leriir. 

—  Ton  père!  répéta  le  marquis,  sorlani 
comme  d'un  rêve;  ton  pèrel... 

—  Lisez  donc,  monsieur,  s'écria  Âda- 
raas,  assurez-vous... 

—  Non!  pas  encore,  dit  le  marquis.  Si 
c'est  un  songe  que  je  fais,  je  ne  souliailo 
pas  en  être  détrompé.  Laissez-moi  m  ima- 
giner que  ce  bel  enfant...  Viens  ici,  petit, 
dans  mes  bras...  Lt  toi,  Adamas,  lis  si  tu 
peux  I  moi,  je  ne  saurais  î 

—  Je  lirai,  moi,  dit  Mario,  suivez  avec 
vos  yeux. 


188  btS   BEAUX    MESSIEURS 

Et  il  lut: 

«  Monsieur  et  hien-ainié  frère, 

«  N'ayez  point  égard  à  la  lettre  que 
<  vous  recevrez  de  moi  après  celle-ci  eî 
«■  que  je  vous  ai  écrite  de  Gênes,  a  la  date 
€  du  seizième  jour  du  mois  prochain,  eu 
"  prévision  d'une  longue  et  dangereuse 
4  absence,  duranllaquollp,  redoulant  vos 
«  inquiétudes  sur  mon  compte,  j'ai  sou- 
«  haité  de  vous  tranquilliser  par  une  lettre 
«  anticipée,  et  aussi  vous  empêcher  de 
«  vous  enquérir  de  moi  en  des  pays  où  j(^ 
«  désirais  que  cette  absence  ne  fût  poiul 
«  remarquée.  Comme,  grâce  a  Dieu,  iik 
•  voici  ,  plus  vite  v[  plus  heureusement 
t  que  je  ne  l'espérais,  hors  de  peine  et  de 


DE   bOIS-DOBÉ  189 

«  darj^er,  je  vous  veux,  dès  ce  jour,  infor- 
"  iner  de  mes  aventures,  lesquelles  je  puis 
«  enfin  vous  dire  sans  di- oioiulation  ni  ré- 
«  serve,  gardant  toutefois  les  détails  pour 
«  le  très  prochain  et  très  désiré  niioment 
«  où  je  serai  près  de  vous  avec  ma  femme 
«  honorée  et  aimée  ;  et,  si  Dieu  le  permet, 
«  avec  l'enfant  dont,  sous  peu  de  jours, 
«  elle  me  rendra  père.  Il  vous  suffira,  au- 
«  jonrd'hui,  de  savoir  que,  marié  secrète- 
<■<  ment  dès  l'an  passé,  en  Espagne,  avec 
«  une  belle  et  noble  dame,  contrairement 
«  au  gré  de  sa  famille,  j'ai  dû  la  quitter 
«  pour  le  service  de  mon  prince,  et  rêve- 
«  nir  non  moins  secrètement  auprès  d'elle, 
«  pour  la  soustraire  à  la  rigueur  desespa- 
«  rents  et  la  conduire  en  France,  où  nous 
€  avons  enfin  mis  le  pied  aujourd'hui,  àla 


IDO  LES    BiiAUX    MLSSIKLRS 

«  faveur  de  nos  piv'caii lions  et  dôgiiise-r 
«  raeiîts.  Nous  comptons  nous  arrêter  a 
«  Pau,  d'où  je  vous  enverrai  cette  lettre, 
«  en  attendant  celle  qui  vous  annoncera, 
«  s'il  plaît  au  ciel,  l'heureuse  délivrance 
«  de  ma  fernivie,  et  où  j'aurai  le  loisir  qui 
«  me  manque  en  ce  moment  pour  vous 
€  raconter...  » 

Ici  la  lettre  avait  été  interrompue  par 
quelque  soin  imprévu.  Elle  avait  été  pliée 
et  emportée  dans  le  justaucorps  du  voya- 
geur, pour  être  achevée  et  cachetée  à 
Pau,  probablement, et  la  confiée  aux.  mes- 
sagers qui  faisaient,  tant  bien  que  mal,  a 
celte  époc^ue,  le  service  des  lettres  dans 
1rs  Niik's  de  quelque  importance. 

Dois  Doré  |)loura  beaucoup  en  écoutant 


DE    BOIS-DORE  491 

celte  lecture  qui,  dans  la  bouche  de  Ma- 
rio, pénélrail  pi  us  avaui  encore  daus  son 
cœur. 

—  Hélas!  dit-il,  je  l'accusai  souvent 
d'oubli,  et  il  songeait  à  moi  dès  son  pre- 
mier jour  de  joie  et  de  sécurité  1  11  allait 
venir  sans  doute  me  contier  sa  femme  et 
son  enfant,  et  je  n'aurais  pas  vécu  seul  et 
sansfamille!  Mais,  va,  repose  en  paix  dans 
le  sein  de  Dieu,  mon  pauvre  ami!  ton  fils 
sera  le  mien,  et,  dans  ma, douleur  de  l'a- 
voir si  cruellement  perdu,  j'ai,  du  moins, 
celte  consolation  d'embrasser  la  vivante 
ima^e!  car  c'est  tout  son  air  et  toute  sa 
grâce,  mon  ami  Jovelin,  et  jen  ai  eu  le 
cœur  remué,  dès  le  premier  regard  que 
j'ai  j-elë  sur  cet  enfant.  Et  maintenant , 


idt  LES    llEAUX    MESSIEURS 

Mario,  enibrassons-s)ous  coraine  or .';  pt 
neveu  que  nous  sommes,  ou  bien  plutôt 
comme  père  et  tiis  que  nous  devons  être. 

Celte  fois,  le  marquis  s'inquiéta  peu  de 
sa  perruque,  et  il  embrassa  son  fils  adoptif 
avec  une  effusion  qui  changea  en  joie,  au- 
tour de  lui,  les  douloureux  souvenirs  évo- 
qués par  la  lettre. 

Cependant,  Mercedes,  que  les  soupçons 
de  Lucilio  avaient  navrée,  tenait  mainte- 
nant a  faire  constater  la  vérité  dans  tous 
ses  détails.  Donne-leur  la  bap^ue,  dit-elle 
à  Mario;  peut-être  ils  sauront  l'ouvrir,  et 
lu  connaîtras  le  nom  de  ta  mère. 

Le  rnarquis  prit  ce  jçros  anneau  d'or  cl 


Di:  Bûls-DonÉ  103 

•  - 

le  retourna  dans  tous  les  sens;  mais  lui, 
l'homme  aux  inventions  et  aux  secrets,  il 
ne  put  jamais  trouver  le  moyen  de  l'ou- 
vrir. Ni  Jovelin  ni  Adamas  ne  furent  plus 
habiles,  et  on  dut  y  renoncer  provisoire- 
ment. Bah  !  dit  le  marquis  à  Mario,  ne  nous 
inquiétons  point.  Tu  es  le  fils  de  mon 
frère,  voiTa  ce  dont  je  ne  puis  douter.  D'a- 
près sa  lettre,  tu  appartiens  a  une  plus 
grande  famille  que  la  nôtre,  mais  nous 
n'avons  pas  besoin  de  connaître  tes  aïeux 
espagnols  pour  te  chérir  et  nous  réjouir 
de  toi  ! 

Cependant  Mercedes  pleurait  toujours. 

—  Qu'a  donc  cette  pauvre  Morisque? 

dit  le  marquis  a  Adamas. 
Il  13 


\ 


194  LES   BEAUX   MESSIEURS 

—  Monsieur,  répon  iil-il,  je  n'enlends 
pas  ce  qu'elie  dit  a  maître  Jovelin,  mais  je 
vois  bien  qu'elle  craint  de  ne  pouvoir  res- 
ter auprès  de  sou  enfant. 

r^  Et  qui  l'en  empêcherait,  par  hasard  ? 
Sera-ce  moi,  qui  lui  dois  tant  de  joie  et  de 
remerciement?  Venez  ça,  bonne  fille  more, 
et  demandez -moi  ce  que  vous  voulez.  S'il 
ne  vous  f;nit  qu'une  maison,  des  terres, 
des  troupeaux  et  des  serviteurs,  voire  un 
bon  mari  k  votre  ^ré,  vous  aurez  toutes 
ces  choses,  ou  j'y  perdrai  mon  nom  ! 

La  Morisque,  h  ({ui  Mario  traduisit  ces 
paroles,  répondit  (Qu'elle  ne  dematidait 
qu'à  travailler  pour  vivre,  maison  un  lieu 


m:  BOIS -DOUÉ  105 

où  elle  put  voir  son  cher  Mario  tous  les 
jours. 

—  Accordé!  dit  le  marqjiis  en  lui  ten- 
dant les  deu\  mains,  qu'elle  couvrit  de 
baisers;  vous  resterez  en  mon  logis,  et, 
s'il  vous  plaît  de  voir  iiioii  fiis  a  toutes  les 
heures,  yous  me  ferez  plaisir,  car,  puis- 
que vous  le  chérissez  si  bien,  nulle  autre 
femme  que  vous  ne  lo  soignera.  Or  ça, 
mes  amis,  félicilez-moj  de  la  grande  con- 
solation qui  m'arrive,  et  qui,  vous  le  sa- 
vez, Jovelin,  est  conforme  en  tous  points 
a  la  prédiction. 

Là-dessus,  ilembrassîi  Lucilio,  et  même 
pour  la  premièrp  foJ«»  de  sa  vie,  le  fidèle 
Adanias,   qui   écrivit  en  lettres  d'or  ce 


19(3  LES   BKAUX    MESSIEURS 

fait  glorieux  sur  ses  tablettes.  Puis,  le 
marquis  prit  Mario  dans  ses  bras,  le  plaça 
sur  la  table  au  milieu  de  la  chambre,  et, 
s'éloignant  de  quelques  pas,  se  mit  a  le 
contempler  comme  s'il  ne  l'eût  pas  en- 
core vu.  C'était  son  bien,  son  héritier, 
son  fils,  la  plus  grande  joie  de  sa  vie. 
Il  l'examinait  de  la  tête  aux  pieds  en 
souriant,  avec  un  mélange  de  tendresse, 
d'orgueil  et  d'enfantillage,  comme  si  c'eût 
été  un  tableau  ou  un  meuble  magnifique; 
et  comme  il  se  sentait  déjk  père,  et  ne 
voulait  pas  donner  de  vanité  ridicule  a  ce 
noble  enfant,  il  renfonçait  ses  exclama- 
lions  et  se  contentait  de  faire  briller  ses 
gros  yeux  noirs  ,  de  montrer  ses  grandes 
dents  riantes,  tournant  plaisamment  la 
tête  à  droite  et  k  gauche,  comme  pour  dire 


DK  BOIS-DORÉ  Vj7 

à  Adamas  et  à  Lucilio  :  —  Heio  !  quel 
garçon,  quel  air,  quels  3  eux,  quelle  taille, 
quelle  gentillesse,  quel  fils  ! 

Ses  deux  amis  partageaient  sa  joie,  et 
Mario  supportait  l'examen  d'un  air  tendre 
et  assuré  qui  semblait  leur  dire  :  «  Vous 
pouvez  me  regarder,  vous  ne  trouverez  esi 
moi  rien  de  mauvais;  »  mais  il  semblait 
dire  au  vieillard  plus  parliculïèremenl  : 
a  Tu  peux  m'aimer  de  toutes  tes  forces,  je 
te  le  rendrai  bien.  » 

Et  quand  l'examen  fui  fini,  il  y  eut  en- 
core entre  eux  une  étreinte,  comme  s'ils 
eussent  voulu  se  rendre  en  un  baiser 
tous  les  baisers  dont   l'enfance  «ie  l'un 


198  LES  BEAUX   MESSIEURS 

et  la  vieillesse  de  l'autre  avaient  été  pri- 
vées. 

—  Voyez-vous,  mon  grand  ami,  dit  le 
marquis  a  Lucilio,  dans  sa  joie,  qu'il  ne 
se  faut  point  moquer  des  devins,  lorsque 
c'est  par  les  astres  qu'ils  nous  prédisent 
nos  destinées?  Vous  hochez  votre  bonn  e 
et  forte  tête?  Vous  croyez  pourtant  que 
riolre  plaiièle...  Le  l)on  marquis  eut  bien 
essayé  d'exposer  un  système  quelcoDijue  de 
Sa  façorj,  où  i'aslroiiomie  qui  (e  charmait 
eiil  été  un  peu  corroborée  d'astrologie^ 
qui  le  cliarmail  plus  encore,  si  Lucilio  ne 
l'eut  inlerroiiipu  par  un  billet  où  il  le 
pressait  d'aviser  avec  lui  aux  moyens  de 
découvrir  l'assassin  de  son  frère. 

—  Kï\  ceci,  vous  avez  frrnndemenl  rai- 


DE  BOIS-DORÉ  490 

son,  dit  Boift-Doré  ;  et  pourtant,  dans  ce 
jour  de  liesse  a  mil  autre  pnreil,  il  m'en 
coûte  de  songer  a  punir.  Mais  je  le  dois, 
et,  s'il  vous  plaît,  nous  allons  en  discourir 
ensemble.  —  Va,  Adamas,  cours  dire  a  ce 
M.  d'Alvimar  que  je  le  prie  d'excuser  un 
moment  de  retard  dans  le  souper  ;  et,  sur- 
tout, ne  faisons  rien  savoir  encore,  dans 
la  maison,  de  la  grande  recouvra nce  que 
nous  avons  faite...  Va  donc,  mon  ami; 
que  fais-tu  la  ?  ajouta- t-il-  en  voyant  Ada- 
mas  qui   se   regardait  au    grand   miroir 
enctiâssé  dans  un  cadre   à   réseau  d'or, 
en  se  faisant  à  lui-même  d'étranges  gri- 
grimaces. 

—  Rien,  monsieur,  rt'pondit  Adamas; 
j'étudie  mon  sourire. 


200      ,        LES  iJEAUx  Mi:ssii:ui\s 

—  El  b  quelles  uns,  je  te  prie? 

—  N'est-il  pas  à  propos,  monsieur,  que 
je  me  compose  une  physionomie  traî- 
tresse pour  parler  a  ce  traître  ? 

—  Non,  mon  ami,  car  pour  le  croire 
tel,  il  faut  avoir  mieux  examiné  les  cho- 
ses, et  c'est  ce  que  nous  allons  faire. 

En  ce  moment,  Ciindor  frappait  a  la 
porte.  Il  annonçait,  de  la  part  de  M.  de 
Villa-Réal,  une  indisposition  et  le  désir 
de  ne  pas  quitter  sa  chambre. 

—  C'est  pour  lo  mieux,  dit   le  marquis 


DL    BOIS-DUUK  ^0  I 

a  Âdamas;  j'irai  lui  faire  visite.  Après 
quoi  nous  inslruirons  son  procès  enire 
nous. 

—  Vous  n'irez  pas  seul,  monsieur  dit 
Adamas.  Qui  sait  si  celle  maladie  n'est 
pas  feinte,  et  si,  averti  par  sa  conscience, 
ce  coquin  ne  vous  tend  pas  quelque 
piège  ? 

—  Tu  déraisonnes,  mon  cher  Adamas. 
S'il  a  tué  mon  pauvre  frère,  assurément 
il  n'a  jamais  su  son  nom,  puisqu'il  est 
chez  moi  sans  inquiétude. 

—  Mas  voyez  donc  le  poignard,  mon 
cher  maître  !  Vous  n'avez  pas  encore  re- 
f^ardé  celte  preuvci.. 


§102  LES   BEAUX   MESSIEURS 

—  Hëlas  !  dit  Bois-Doré,  penses-tu  gue 
je  puisse  l'examiner  froideuient? 

Lucilio  conseilla  au  marquis  de  voir 
son  hôle  avant  d'avoir  rien  éclairci,  afin 
d'être  assez  calme  pour  lui  cacher  ses 
soupçons. 

Adamas  laissa  passer  le  marquis,  mais 
il  se  glissa  sur  ses  talons  jusqu'à  la  porte 
de  l'apparlementVie  l'Espai^nol. 

D'Alvimar  était  cfreclivement  malade. 

Il  était  sujet  à  des  migraines  nerveuses 

ires  violentes,  que  ramenait  tout  accès  de 

colère,  ol  il  en  avait  eu  plus  d'nn  dans   la 

journée.  Il  remercia  le  manjuis  de  sa  sol- 


î)iî  BOlâ'DÔUIS  203 

licilude  et  le  pria  de  ne  pas  s'occuper  de 
lui.  1!  ne  lui  fallait  que  de  la  diète,  du  si- 
lence et  du  repos  jusqu'au  leudeuiain. 
Bois-Doré  se  relira  en  recommandant 
a  la  Beilinde  de  veiller  discrèlemenl  à  ce 
que  son  liôle  ne  manquai,  de  rien,  et  il 
prit  occasion  de  celle  visite  pour  exa- 
miner la  figure  du  vieux  Suiiclie,  a  la- 
quelle il  n'avait  pas  encore  fail  atten- 
tion. 


Long,  maicrre  et  blême,  mais  osseux  et 
roi)Us!e,  l'ancien  éleveur  Je  porcs  était 
assis  dans  la  proton'de  ërtibrasure  de  la 
fenêtre,  lisant,  aux  dernières  lueurs  dH 
jolir,  un  livre  ascétique  doni  il  ne  se  sé- 
flairail    jamais,  et    qu'il     ne  comprenait 


iU4  LKS    BKAUX   3lLSSll.lhS 

pas.  Articuler  avec  les  lèvres  les  paroles 
de  ce  livre,  et  réciter  iDachinalemenf 
le  chapelet,  telle  était  sa  principale  oc- 
cupation ,  et,  ce  semble,  son  unique 
plaisir. 


Bois-Doré,  du  coin  de  l'œil,  observait 
tantôt  le  maître  étendu  d'un  air  accablé 
^r  son  lit,  tantôt  le  serviteur  calme,  aus- 
tère et  pieux,  dont  le  profil  monacal  se 
dessinait  sur  le  vitrage. 


—  Ce  ne  sont  pas  là  des  voleurs  de 
grand  chemin,  pensait-il.  Que  diable!  ce 
jeune  homme  blanc  et  mince,  a  l'œil  doux 
comme  celui  d'une  demoiselle.    11.  est  vrai 


DE    BOIS-DORÉ  20^ 

que  lantôl,  lorsqu'il  se  fâcha  contre  les 
bohémiens,  et,  hier,  lorsqu'il  déclamait 
contre  les  Morisques,  il  n'avait  pas  l'air 
aussi  bénin  que  de  coutume.  Mais  ce 
vieux  écujer  à  barbe  de  capucin,  lisant 
en  son  livre  de  piété  avec  tant  de  recueil- 
lement... Il  est  vrai  que  rien  ne  ressemble 
tant  a  un  honnête  homme  qu'un  coquin, 
qui  sait  son  métier!  Allons!  ma  pénétra- 
tion ne  suffit  point  ici,  tl  faut  peser  les 
faits. 

11  retourna  dans  le  pavillon  qui  était 
attribué  en  entier  à  son  appartement, 
ehaque  étage  se  composant  d'une  grande 
pièce  et  d'une  plus  petite  :  au  rez-de- 
chaussée,  la  salle  à  manfçer  avec  l'office 


SOG  LES    BEAUX    MliSSIEURS 

pour  la  desserte;  au  premier,  le  salon 
de  compagnie  et  le  boudoir  ;  au  se- 
cond, la  chambre  a  coucher  du  châtelain 
et  un  aulre  boudoir;  au  troisième,  la 
grande  salle  dite  des  Verdures  (1),  celle 
qu'Adamas  décorait  parfois  du  nom  de 
salle  de  Justice;  au  quatrième,  un  appar- 
tement vacant  et  non  terminé.  Dans  la 
construction  récente  accolée  au  flanc  de 
ce  petit  édiîice  étaient  superposées  les 
chambres  d'Adamas,  de  Clindor  et  de  Jo- 
velin,  communiquant  avec  celles  de  la 
grand'maison^  c'est  ainsi  que,  sans  raille- 

(1)  On  s;iît  qû*on  appelait  uev^wf es  d^Aûvè^^rtkaek 
lfin|.urcf  de  lapissorie  représenlniit  des  arbres,  des 
fciiilloges  cl  (les  oiseaux,  sims  personnages  ol  sans 
paysage  déterminé.  Ou  les  fabriquait,  je  crois,  ù  Cler- 
mont. 


DE    BOIS-DORÉ  207 

rie,  on  appelait  ingémiement,  dans  le  vil- 
lage, le  petit  pavillon  du  marquis. 

Il  retrouva  son  monde  réuni  dans  la 
salle  des  Verdures,  et  seulement  alors  il 
se  rappela  que  la  Morisque  avait  eu  accès 
dans  sa  chambre,  au  milieu  de  l'émotion 
générale,  i!  sut  fïré  h  Adamas  d'avoir 
transporté  la  sëafice  hors*  de  son  sanc- 
tuaire. Il  vil  .lovelin  occupé  à  écrire,  et, 
sans  vouloir  le  déranger,  il  s'assit  et  prit 
connaissance  de  la  lettre  adressée  par 
l'abbé  Anjorrant  a  M.  de  Sully,  à  l'elTet 
de  le  mettre  a  même  de  découvrir  la  fa- 
mille de  Mario.  Cette  lettre  avait  été  écrite 
peu  de  temps  après  la  mort  de  Flori- 
mond,  M.  Anjorrant  ignorant  encore  la 
mort  de  Henri  IV  et  la  disgrâce  de  Sully, 


LES    BlvAUX    MKSSIEURS 

elle  n'élail  pas  parvenue.  Ceci  en  ('iiil 
une  copie,  que  l'abbé  avait  gardée  et  lé* 
guée  a  Mario,  avec  la  lettre  non  achevée 
de  Floriraond.  Celle  lettre  de  l'abbé,  ou 
plutôt  ce  mémoire,  contenait  des  détails 
très  précis  sur  l'assassinat  du  faux  colpor- 
teur, tels  que  Tabbé  les  avait  recueillis  de  la 
bouchedeMercédès,etconfirmés  par  divers 
indices.  Dans  tout  cela,  rien  ne  révélait  la 
prétendue  culpabilité  ded'Alvimar  et  de  son 
valet.  Les  assassins  étaient  restés  incon- 
Dus.  L'un  et  l'autre,  il  est  vrai,  étaient 
décrits  assez  fidèlement  dans  les  déposi- 
tions de  la  Morisque  consignées  dans  ce 
mémoire  ;  mais  cette  femme,  qui  assurait 
niaintenanl  les  reconnaîlre,  pouvait  fort 
bien  se  faire  illusion,  et  son  accusation 
ne  suffisait  pas  pour  les  condamner. 


DE    BOIS- DORÉ  S09 

Le  couteau  catalan,  instrument  du  cri- 
me, confronté  avec  celui  donné  par  Lau- 
riane,  était  une  preuve  plus  énergique. 
Ces  deux  armes  étaient,  sinon  identiques, 
du  moins  tellement  ressemblantes,  qu'au 
premier  coup  d'œil  on  avait  peine  a 
les  distinguer  l'une  de  l'autre.  Les  chif- 
fres et  la  devise  étaient  sortis  du  même 
poinçon ,  et  les  lames  de  la  même  fa- 
brique. 


Mais  Florimond  pouvait  avoir  été  tué 
avec  une  arme  dérobée  à  M.  de  Villa- 
Réal,  ou  perdue  par  lui.  Piien  ne  prou- 
vait que  celle  donnée  au  marquis  par  Lau- 
riane  vînt  de  cet  étranger.  Enfin,  les  chif- 
fres vus    par  Mario ,  Mercedes  et  Ada- 

11  14 


âlO  LES    BEAUX   MESSIEURS 

mas  sur  les  autres  armes  de  l'Espagnol 
pouvaient  n'être  pas  les  siens,  puisqu'on 
somme  il  s'était  fait  présenter  par  Guil- 
laume, sous  le  nom  d'Antonio  de  Villa- 
Réal. 


L'équitable  Bois-Doré  faisait  tout  haut 
ces  réflexions  à  Atlamas,  lorsque  le  muet 
lui  présenta  la  feuille  qu'il  venait  d'é- 
crire. C'était  le  bref  récit  de  ce  qui  s'était 
pass'"  le  malin,  a  la  Molte-Seuilly,  entre 
Lauriane,  l'î^spa^mol  et  lui  :  le  couteau 
lancé  niéchanjuicnl  h  diverses  reprises 
pour  l'eflrayer  et  rinlerromj)re ,  plongé 
ensuite  dans  les  entrailles  du  louveteau, 
et  cnlin  cédé  en  ^<'^c  de  soun)ission  et  de 


Dlî    BOIS-DOUÉ  %\\ 

repentir  'à  mailatne  de  Beuvre,  sous   les 
yeux  même  de  Joveliu. 


—  Alors,  ceci  devient  grave  !  dit  le 
marquis  tout  pensif,  et  je  vois  dans  le 
Villa-Fiéal  un  fort  méchant  homme.  Pour- 
tant, il  se  peut  qu'aucune  de  ces  armes 
n'ait  été  en  sa  possession,  il  v  a  dix.  ans, 
et  qu'il  les  ait  reçues  depuis  en  don  ou  en 
héritage.  Il  serait  alors  le  parent  ou  l'ami 
de  l'assassin  ;  il  se  trouve  des  scélérats 
et  des  lâches  dans  les  meilleures  fainilles. 
Comme  vous,  maître  Jovelin,  j'ai  mau- 
vaise opinion  de  notre  hôte;  mais  je  suis 
certain  que,  comme  moi,  vous  hésitez  en- 
core beaucoup  a  le  condamner  sur  ces 
preuves. 


^- 


212  LUS    BEAUX    MESSIEURS 

Lucilio  fit  signe  que  oui,  et  conseilla  au 
marquis  de  tâcher  de  lui  faire  avouer  la 
vérité  par  surprise  ou  par  ruse. 

—  C'est  a  quoi  nous  songerons  avec 
soin,  répondit  Bois-Doré,  et  vous  m'y  ai- 
derez, mon  grand  ami.  Pour  le  moment, 
ils  nous  faut  aller  souper,  et,  puisque 
nous  sommes  seuls  entre  nous,  nous  al- 
lons nous  donner  la  joie  de  manger 
avec  notre  petit  futur  marquis,  dont  la 
place,  pas  plus  que  la  vôtre  n'est  k  l'of- 
fice. 

—  Et  pourtant,  monsieur,  si  vous  m'en 
croyez,  dit  Adamas,  nous  laissero,ns  en- 
core aujourd'hui  les  choses  comme  elles 
sont.  La  Bellinde  est  une  méchante  peste, 


DE  BOIS-DORÉ  2 13 

^et  je  la  trouve  beaucoup  trop  amie  avec  le 
presbytère,  otïîcine  de  mauvais  propos 
contre  nous  tous. 

—  Voyons,  Adamas,  dit  le  marquis, 
qu'y  a-t-il  donc  de  si  piquant  entre  le 
presbytère  et  toi? 

—  Il  y  a,  monsieur,  que  moi  aussi  j'ai 
consulté  la  magie.  Ce  matin,  a  peine  fiï- 
tes-vous  parti,  qu'un  Laflèche^  le  même 
sans  doute  que  vous  avez  vu,  sur  le  jour, 
a  la  Moite,  vint  rôder  autour  du  château 
et  oiïrir  de  me  dire  la  bonne  aventure. 
Je  refusai;  j'ai  trop  grand'peur  des  pré- 
dictions, et  je  dis  que  le  mal  qui  nous 
doit  arriver  nous  arrive  deux  fois  quand 
nous  le  connaissons  d'avance.  Je  me  con- 


%\flf  LES  DiiÂUX   MESSlEUnS 

tenlai  de  lui  demander  qui  m'avait  dérobé 
lacîé  del'armoire  aux  liqueurs,  et  il  me  ré- 
pondit sans  hésiter  :  — Celle  que  vous  sup- 
posez !  —  Nommez-la,  repris-je,  connais- 
sant bien  que  c'était  la  Bellinde,  mais 
voulant  éprouver  la  science  de  cet  habile 
compère.  —  Les  astres  me  le  défendent, 
répondit-il,  mais  je  puis  dire  ce  que  fait, 
au  moment  ou  nous  parlons,  la  personne 
que  vous  n'aimez  point.  Elle  est  chez  le 
recteur,  où  elle  se  gausse  de  vous,  disant 
que  vous  avez  mis  en  têle  au  châtelain 
de  ce  manoir  d'épouser  la  jeune  ma- 
dame ***. 

—  Taiseiî-vous,  Ad'amas,  taisez-vous! 
s'<'cria  pudiquement  le  marquis;  vous  ne 
devez  poinl  répéter  les  billevesées. 


DE   BOIS-DORÉ  115 

—  Non,  monsieur,  non  !  je  ne  dis  rien; 
mais,  voulant  savoir  si  le  sorcier  disait 
vrai,  dès  qu'il  fut  parti,  je  m'en  allai, 
comme  en  me  promenant,  le  lonii  du 
presbytère,  où  je  vis  la  Bellinde  à  une 
croisée,  avec  la  gouvernante,  lesquelles 
toutes  deux  se  mirent  a  rire  et  à  me  ba- 
fouer en  se  cachant. 

Jovelin  demanda  si  ce  bohémien  était 
entré  dans  le  château. 

—  Il  l'eût  fort  souhaité,  dit  Adamas  ; 
mais  Mercedes,  qui  le  rei^ardait  de  la  cui- 
sine sans  se  montrer  a  lui,  me  pria  de  ne 
point  le  recevoir,  disant  qu'il  était  sujet  a 
d<^rober,  et  je  ne  le  laissai  point  entrer 
dans  le   préau.   Il  rn   regardait  la  porte 


216  LES    BEAUX    MESSIEURS 

avec  beaucoup  d'émolion,  et,  comme  je 
lui  demandai  ce  qu'il  y  voyait,  il  me  ré- 
pondit :  Je  vois  de  grands   événements 
prêts  k  s'accomplir  dans  cette  maison,  si 
grands  et  si  surprenants  que  je  les  dois 
annoncer  a  votre  maître.  Faites-uioi  par- 
ler a  lui.  —  Vous  ne  le  pouvez,  lui  dis-je, 
il  n'est  point  céans.  —  Je  le  sais,  reprit- 
il.  11  est  a  la  Motte-Seuilly,  où  j'essaierai 
de  le  voir  ;  mais  si  je  ne  peux  lui  parler 
là  sans  témoins,  je  reviendrai  ici,  et  véri- 
tablement, si    vous    me    refusez  encore 
l'entrée,  vous  |en  aurez   regret   un  jour, 
car   bien    des    destinées   sont    en    mes 
mains. 

—  Tout  ceci  est   fort  remaniuable,  dit 
naïvement  le  manjuis.  Le  fait  est  qu'il  m*a 


DE   BOIS-DOKÉ  217 

prédit  tout  ce  qui  m'arrive,  et  je  re- 
grette maintenant  de  ne  pas  l'avoir  inter- 
rogé davantage.  S'il  revient,  Adamas,  il 
me  le  faut  amener.  Ne  m'avez-vous  pas  dit, 
mon  cher  Mario,  que  c'était  un  garçon 
d'esprit? 

—  11  est  très  amusant,  répondit  Mario, 
mais  ma  Mercedes  ne  l'aime  pas.  Elle 
croit  que  c'est  lui  qui  nous  a  volé  le 
cachet  de  mon  père.  Moi,  je  ne  le  crois 
pas,  car  il  nous  a  aidés  a  le  chercher 
et  a  le  réclamer  aux  autres  bohémiens. 
Il  paraissait  nous  aimer  beaucoup,  et 
il  faisait  tout  ce  que  nous  lui  deman- 
dions. 

—  Et  qu'est-ce  qu'il  y  avait  sur  ce  ca- 
chet, mon  cher  enfant? 


218  LES  Beaux  imessieurs 

•— Des  armoiries.  Atlendez!  M.  l'abbé 
Aujorrant  les  avait  rei^ardées  avec  un 
verre  qui  faisait  voir  gros,  car  c'était  si 
fin,  si  fin,  qu'on  ne  distinguait  pas  bien, 
et  il  m'avait  dit  :  Retiens  cela  :  «  D'argent 
a  l'arbre  de  Siuople.  » 

—  C'est  bien  cela,  dit  le  marquis,  ce 
sont  les  armes  de  mon  père  î  Ce  serait  les 
miennes,  si  le  roi  Henri  ne  m'en  eût 
composé  d'aulres  à  sa  guise. 

—  ï.es  unesel  les  autres,  écrivit  Lucilio, 
sont  sculptées  sur  la  porte  du  préau.  De- 
mandez a  l'enfant  s'il  ne  les  avait  pas  vues 
en  arrivant  ici 

—  Et  comment  les  eût-il  vues?  dit  Ada- 


mas,  qui  lisait  les  paroles  de  Lucilio  en 
même  temps  que  sou  maître  ;  les  maçons 
qui  réparaient  l'arcade  avaient  leur  écha- 
faud  dessus. 

—  Et  ce  matiû,  reprit  Lucilio  avec  son 
crayon,  lorsque  le  bohémien  regardait 
cette  porte,  pouvait-il  voir  les  écussons? 

—  Oui,  répondit  Adamas,  les  échafauds 
étaient  enlevés,  et  les  maçons  occupés 
ailleurs.  Les  écussons  remis  a  neuf... 
Mais  j'y  songe,  maître  Jovelin,  ce  Laflèche 
devait  savoir  quelque  chose  de  l'histoire 
(le  notre  cher  enfant ,  puisqu'ils  ont 
voyagé  ensemble. 

-^  Je   ne  crois   pas,  répondit  Mario  j 


f.îO  LES    BLIUX   MESSIEURS 

nous  n'en  parlions  jamais  a  personne. 

— Mais  vous  en  parliez  avec  Mercedes? 
écrivit  Lucilio.  Laflèche  corapreud-il  l'a- 
rabe? 

—  Non,  il  comprend  l'espagnol,  mais 
je  pariais  toujours  arabe  avec  Mercedes. 

—  Et,  dans  la  bande  de  ces  bohémiens, 
n'y  avait-il  pas  d'autre  Morisque  ? 

—  11  y  avait  la  petite  Pilar,  (|ui  com- 
prend l'arabe,  parce  qu'elle  est  fille  d'un 
Morisque  et  d'une  Gitana. 

—  Alors,  écrivit  Lucilio  au  marquis, 
renoncez  a  la  croyance  au  merveilleux. 


DE    BOIS-DORÉ  2!21 

Laflèche  a  voulu  exploiter  la  citfjonslance. 
11  savait  jusqu'à  un  certain  point  l'histoire 
de  Mario;  il  a  appris  ia  vôtre  dans  le 
pays,  celle  de  votre  frère  disparu  il  y  a  dix 
ans.  Il  avait  volé  le  cachet.  11  a  reconnu 
les  armoiries  sur  l'écusson  de  la  porte.  Il 
avait  retenu  les  dates.  O  a  deviné,  pres- 
senti, ou  supposé  la  vérité  entière.  Il  a 
couru  a  la  Motte  pour  vous  faire  sa  pré- 
diction, qu'il  a  apprise  par  cœur  à  la  pe- 
tite Gitanelte.  Ce  soir  ou  demain,  il  vous 
apportera  le  cachet,  pensant  débrouiller 
a  lui  seul  le  mystère  que  vous  savez 
maintenant,  et  recevoir  une  grosse  ré- 
compense. C'est  un  filou  et  un  intrigant,, 
rien  de  plus. 

Il  en  coûtait  au  marquis  d'admet^tre  dé?, 


t^  LES   BEAUX   MESSIEURS 

expUcations  si  naluiTlles  ei  si  vraisembla- 
bles; pourtant  il  s'y  rendit.  Adamas  lutta 

eucore. 

1 

—  Comment,  dit-il  à  Lucilio,  explique-  \ 
rez-vous  ce  qu'il  m'a  révélé  de  la  Bellinde 

ei  du  presbytère?  j 

Lucilio   répondit   que   cela  était   bien  j 

aisé.  Bellinde  avait  écouté,  la  veille,  aux  ! 
portes  de  l'apparlement  du  marquis  ;  La- 

flèche  avait  écouté,  le  matin,  a  la  porte  ou  j 

sous  les  fenêtres  de  la  cure.  ' 

i 

—  Vous  dites  sensénient  les  choses,  s'é-  î 

j 

crin  jp  iiiar(juis  ;  et  jo  vois  bioii  (|u'il  n'y  ^ 

a  \a  d'aulro  rnngio  que  ceile  do  la  sainte 
slVovinroncc,  (jui  n  amené  avec  fc^l  (Mitant 


DE   B018-I)0RÉ  SI3 

la  vérité  et  la  joie  dans  ma  maison.  Al- 
lons souper  !  nous  aurons  ensuite  l'esprit 
plus  lucide. 

Celte  fois,  le  marquis  soupa  vite  et  sans 
plaisir.  H  se  sentait  espionné  par  Bel- 
linde,  qui  n'avait  plus  l'espoir  d'écouter 
dans  le  passade  secret,  vu  qu'Adamas, 
pendant  qu'il  lenait  les  maçons,  l'avait 
fait  murer  dans  la  journée  ;  mais  la  cu- 
rieuse el  malveillanle  fille  remarquait  les 
longues  conférences  du  marquis  et  de  Jo- 
velin  avec  Mercedes  et  l'enfant,  les  portes 
fermées  pendant  ces  entretiens.,  et  sur- 
tout les  airs  importants  et  triomphants 
d'Adamas,  dont  chaque  regard  semblait 
lui  dire  :  Vous  ne  saurez  rien  !  Elle  n'é- 
tait pas  assez    intelligente   pour  deviner 


224  LES   BEAUX   MESSIEURS 

quoi  que  ce  soit.  Elle  pensait  que  le  innr- 
quis,  donnant  suite  à  ses  espérances  de 
mariage,  préparait  avec  «  les  Égyptiens  » 
un  divertissement  pour  la  petite  veuve.  11 
n'y  avait  là  rien  dont  elle  pût  tirer  parti 
contre  Adamas,  son  ennemi  personnel  ; 
mais  elle  ressentait  contre  lui  et  contre  la 
Morisque  une  jalousie  qui  ne  cherchait 
que  l'occasion  d'une  vengeance. 

Lorsque  Bois-Doré  fut  seul  avec  Jove- 
lin,  ils  concertèrent  et  arrêtèrent  un  plan 
de  conduite  pour  le  lendemain  vis-a-vis 
de  d'Alvimar.  La  lettre  de  M.  Anjorrant 
fut  attentivement  relue  et  commentée. 
Puis  le  bon  Sylvain,  qui  n'aimait  pas  a 
s'absorber  dans  les  affaires  sérieuses  et 
tristes,  fit  revenir  son  héritier  et  passa  la 


DE    BOIS-DORÉ  225 

soirée  a  causer  et  a  jouer  avec  lui.  En 
cela,  il  teilait  bien  réellement  de  son  cher 
maître  Henri  IV,  sans  penser  à  le  singer. 
Il  adorait  les  grâces  de  l'enfance,  et,  sans 
le  défaut  de  souplesse  de  ses  reins,  il  eût 
fait  volontiers  le  cheval  autour  de  la 
chambre. 

—  Ça,  dit-il  à  Adamas  quand  il  vit  le 
sommeil  alourdir  les  paupières  soyeuses 
de  Marioj  il  faut  le  rendre  à  la  Morisque, 
pour  que,  cette  nuit  encore,  elle  prenne 
soin  de  lui.  Mais  demain,  quand  nous  au- 
rons tiré  au  clair  l'affaire  de  ce  Villa- 
Réal,il  ne  serajplus  question  de  cacher  la 
vérité, et  je  veux  que  mon  héritier  ail  son 
lit  dans  le  boudoir  de  ma  propre  cham- 
bre. Venez,  mon  enfant,  dit-il  a  Mario, 

M  15 


èf6  LES    BEAUX    MESSIEURS 

regardiez  ce  peiit  nid,  tout  or  et  soie,  qui 
n'attendait  qu'un  gentil  seigneur  tel  que 
vous!  Aimez-vous  cette  tenture  de  lam- 
pas  pose  vif  et  ces  petits  meubles  iiicrus- 
tés-de  nacre?  Ne  semble-t-il  pas  qu'ils 
aient  été  destinés  a  un  personnage  de  vo- 
tre taille?  li  s'agira,  Adanias,  de  lui  ar- 
ranger un  lit  qui  soit  un  chef-d  œuvre. 
Que  dirais-tu  d';;n  carré  à  colonnes  torses 
d'ivoire  avec  un  gros  bouquet  de  plumes 
roses  a  chaque  coin  ? 

—  Monsieur,  dit  Adamas,  dès  que  nous 
serons  tranquilles,  je  mettrai  non  esprit 
a  la  question  pour  vous  contenter;  car 
rien  n'est  trop  beau  pour  votre  héritier. 
El  nous  songerons  aussi  a  ses  habille- 
ments, qui  doivent  être  appropriés  h  sa 
'  qualité. 


i)i:    BOIS-DOBÈ  2â 


^^  I 


—  J'y  songp,  Adamas,  j'y  songe  !  s'é- 
cria le  marquis  ;  el  je  veux  que  sa  garde- 
robe  soit  toute  seml)ial)le  a  la  mienne.  Tu 
me  feras  venir  ici  les  meilleurs  tailleurs, 
les  iingères,  les  cordonniers,  chapeliers 
et  plumassiers,  les  plus  habiles  du  pays, 
•et,  un  mois  durant,  je  veux  que,  sous 
mes  yeux,  jour  et  nuit,  s'il  le  fasit, 
on  travaille  a  l'équipement  de  mon  ne- 
veu. 

—  Et  ma  Mercedes,  dit  Mario,  sau- 
tant de  joie ,  cst-ee  qu'on  lui  donnera 
aussi  de  belles  robes  comme  la  Bellinde 
en  a? 

—  La  Mercedes  aura  de  belles  robes, 
des  robes  dW  el  d'argent,  si  c'est  sa  Un- 


228  LES   REAUX    MESSIEUl^S 

taisie...  Et  cela  me  fait  penser...  Ecoutez, 
mon  cher  Jovelin,  il  me  semble  que  cette 
femme  est  belle  et  encore  jeune.  Ne  se- 
riez-vous  point  d'avis  de  lui  laisser  re- 
prendre ici  le  costume  morisque,  qui  est 
fort  galant,  sauf  le  voile,  qui  est  par  trop 
islamile?  Puisque  cette  bonne  créature 
est  franche  chrétienne  a  l'heure  qu'il  est, 
et  que  nous  vivons  en  un  pays  où  le  popu- 
laire n'a  jamais  vu  de  Morisque,  ce  cos- 
tume ne  choquera  les  regards  de  per^ 
sonne  et  réjouira  les  vôtres.  Qu'en  pense 
votre  sagesse? 

La  sagesse  de  Lucilio  avait  fort  a  faire 
pour  concilier  la  tendre  affection  que 
méritait  le  marquis  avec  le  sentiment  que 
sa  puérilité  faisait  naître.  Mais,  n'espé- 


DE   B01S-D01\É  229 

rant  pas  corriger  un  si  vieux  enfant,  en 
somme,  la  raison  lui  commandait  d'en 
prendre  son  parti  et  de  l'aimer  tel  qu'il 
était. 

Le  philosophe  eut  désiré  que,  pour 
commencer  la  nouvelle  destinée  de  Ma- 
rio, on  ne  l'affolât  point  tant  de  parures 
et  de  luxe,  mais  qu'on  lui  eût  dit  plutôt 
quelque  chose  des  devoirs  nouveaux  qu'il 
avait  k  pratiquer.  11  se  consola  en  remar- 
quant que  l'enfant  était  moins  enivré  de 
la  possession  de  ces  choses  que  réjoui  et 
attendri  des  amitiés  et  caresses  dont  il  sti 
voyait  l'objet. 

Le  lendemain,   d'Alvimar,  qui  n'avait 
pas  dormi  de  la  nuit,  fil  demander   par 


230  LES   BEAUX   MESSIEURS 

Bellinde,  qui  le  soignait  avec  complai- 
sance, la  permission  de  ne  pas  paraî- 
tre avant  l'après-midi.  Le  marquis  lui 
fit  encore  une  courte  visite  et  fut  frappé 
de  l'altéra  lion  de  ses  traits.  Sous  le 
coup  des  sinistres  prédictions  qui  lui 
avaient  été  faites,  il  avait  eu  des  rêves 
affreux.  Enfin,  la  clarté  du  jour  avait 
fait  rentrer  t'espoir  dans  son  âme,  et 
il  sommeilla  une  partie  de  la  journée. 

Le  marquis  profita  de  ce  répit  pour  re- 
venir b  ses  projets  de  parure.  Il  monta 
avec  Mario  et  Adamas  à  la  salle  vacante, 
qui  était  au  quatrième  étage,  c'est-à-dire, 
au-dessus  de  la  chamhre  des  Verdures. 
Celte  salle,  inachevée,  oflrait  un  pêle- 
mêle  de   collVils  et  d'armoires  où  Mario, 


DE    BOlS-bORIÎ  %^\ 

dès  que  les  cadeuas  et  couvercles  furent 
levés  et  les  ballants  ouverts,  crut  enlrer 
dans  un  conte  de  fées.  Ce  n'olaient  que 
tissus  magnifiques,  galons  éblouissants, 
rubans,  denlelles,  plumes  et  bijoux,  ri- 
ches tentures,  cuirs  de  Cordoue,  meubles 
en  pièces  tout  neufs  et  prêts  a  être  mon- 
tés, reliquaires  chargés  de  pierreries,  ex- 
cellentes peintures  sur  verre  qui  n'atten- 
daient que  l'assemblage,  belles  mosaïques 
d'éinail  numérotées  en  piles,  pièces  de 
toile  fine,  immenses  rideaux  de  guipure, 
treillis  d'or  cl  d'argent,  enfin  un  butin 
complet  qui  sentait  son  partisan  d'une 
lieue,  et  que  le  marquis  regardait  comme 
très  légitimement  acquis  h  la  pointe  de  son 
épée.  Gel  amas  de  dépouilles  opiaies  s'ap- 
pelail,   dans   la   maison,   le  magasin,    le 


832  LES   BEAUX    MESSIEUUS 

fourre-lout.  11  était  censé  contenir  le 
trop  plein  dès  objets  d'ameublement,  le 
rebut,  les  rognures.  Adamas  seul  était 
initié  au  contenu  de  ces  coffres  merveil- 
leux, et  il  appelait  tout  bas  cette  salle  le 
trésor,  ou  ïabbaye.  Il  y  avait  là,  non  pas 
des  colifichets  a  la  mode,  comme  dans  les 
appartements  du  marquis,  mais  des  objets 
d'art  ou  d'industrie  d'une  grande  valeur 
et  d'une  grande  beauté,  quelques-uns  fort 
anciens  et  d'autant  plus  précieux;  des 
étoffes  dont  les  procédés  de  fabrication 
étaient  déjà  perdus,  des  armes  de  toutes 
dimensions  et  de  tous  pays,  quelques  bons 
tableaux  et  manuscrits  précieux,  etc. 
Tout  cela  voyait  rarement  le  jour,  le 
marquis  craignant  d'éveiller  la  cnpixlité 
de  certains   voisins,  et   ne  faisant  sortir 


DE   BOIS-DORÉ  233 

ses  richesses  du  magasin  que  peu  a  peu 
et  avec  vraisemblance  de  récente  acqui- 
sition. 

Il  était  cependant  fort  rare  que  les  hé- 
ros pillards  de  ce  temps  fussent  condam- 
nés à  restitution  ;  mais  il  arrivait  fort  bien 
que  quelque  puissant  personnage,  surve- 
nant pour  son  compte,  et  prétendant  agir 
au  nom  de  l'Église  ou  de  l'État,  s'appro- 
priait tranquillement  l'objet  en  litige. 
C'est  ainsi  que  Catherine  de  Médecis, 
pour  remercier  .Jean  de  Hangest  (dit  le 
capitaine  d'Yvoi),  de  lui  avoir  rendu 
Bourges  par  trahison,  s'était  emparé  du 
magnifique  calice  orné  de  pierreries  pillé 
par  lui  dans  le  trésor  de  la  Sainte-Chapelle 
de  cette  ville,  et  qu'il  avait  mis  de  côté 
comme  sa  part  de  butin. 


334  LES   BEAUX   MESSIEURS 

Au  milieu  de  toutes  ces  merveilles,  le 
marquis  choisissait  tout  ce  qu'il  fallait 
pour  l'équipement  de  Mario,  qui  était  ap- 
pelé a  dire  soa  goût  quant  aux  couleurs. 
On  se  représenterait  mal  les  habitudes  de 
cette  époque  si  l'on  pensait  qu'il  fût  né- 
cessaire d'aller ,  comme  aujourd'hui»  a 
Paris,  pour  prendre  le  ton  et  trouver  des 
ouvriers  habiles  dans  l'art  de  la  toilette  et 
do  la  décoration.  Ce  ne  fut  guère  que  sous 
Louis  XIV  que  la  centralisalion  du  luxé  et 
de  la  mode  ûl  de  Paris  l'école  du  goût  et 
l'arbitre  de  l'élégance.  Richelieu  com- 
mença l œuvre  de  cette  centralisation  en 
déhuisant  le  pouvoir  des  piinces-  Avant 
lui,  on  avait  la  cour  dans  les  grands  cen- 
tres de  province,  et  les  arligans  de^  moin- 
dres  localités  servaient  le  luxe  des  sci- 


!)£  liOlS-OORË  235 

gneurs  avec  une  habileté  tradilioûnelle. 
Un  riche  châtelaiu  avait  ces  artisans  parmi 
ses  vassaux  ;  et,  mêuie  dans  les  maisons 
bourgeoises,  on  faisait  faire  à  domicile  les 
meubles,  les  babils,  les  souliers  el  les 
bottes. 

Bois-Doré  n'eut  donc  qu'à  choisir  les 
matériaux  et  a  commander  h  Adamas  les 
objets  que  celui  ci  devait  faire  confec- 
tionner sous  ses  yeux.  Sous  le  rapport  de 
la  toilette,  Adamas  était  une  capacité.  On 
pouvait  se  fier  a  lui,  et,  au  besoin,  il  met- 
tait la  main  a  l'œuvre  avec  succès.  Les 
colojines  et  cornichesd'i voire, destinées  au 
lit  de  l'enfant,  furent  trouvées  après  quel- 
ques recherches. 

—  Je  savais  bien  qu'il  y  a^^ait  ici  quel- 


^36  LES  Bt;ÂUX   MESSIEURS 

que  chose  comme  cela^  dit  en  souriant  le 
marquis.  C'est  là  un  excellent  travail  qui 
provient  d'un  dais  de  parade  enlevé  en  la 
chapelle   de  l'abbaye   de  Fontgombaud, 
dont  je  fus  abbé,  c'est-k-dire  seigneur  par 
droit  de  conquéle,  quinze  jours  durant. 
Lorsque  je  m'en  emparai,  je  me  souviens 
d'avoir  dit  en  moi-même  :  «  Si  le  nouvel 
abbé  de  Fonlgombaud    pouvait  bientôl 
devenir  père,  ce  serait  là  un  baldaquin 
digne  de  son  premier-né  !  »  Mais,  hélas  ! 
mon  ami,  je  n'hérilai  point  de  toutes  les 
vertus  des  moines,  et  il  m'a  fallu,  pour 
avoir  un  fils,  le  trouver  par  miracle  en 
mon  âge  mûr.  N'importe!  il  ne  m'en  sera 
pas  moins  cher,  et  il  n'en   dormira  pas 
moins  son  sommeil  d'ange  sous  le  pavois 
de  Madame  la  Vierge  doFonlgombaud  ' 


DE  BOis-noRÉ  237 

Le  marquis  fui  interrompu;  dans  ses  sou- 
venir par  l'arrivée  de  Laflèche,  qui  de- 
mandait a  lui  parler.  On  referma  avec  soin 
les  coffres  et  les  portes  du  trésor,  et  ob 
reçut  le  drôle  dans  la  basse-cour.  11  faisait 
beau  temps  ;  et  Jovelin  fut  d'avis  de  ne  pas 
introduire  dans  la  maison  un  intrigant  de 
cette  epèce. 

Ce  qu'il  avait  prévu  arriva.  Laflèclie 
rapportait  le  cachet,  qu'il  prétendait  avoir 
surpris  dans'les  mains  de  la  petite  Pilar; 
il  prétendait  aussi  réréler  le  mystère  de 
la  naissance  de  Mario,  et  l'assassinat  de 
Florimond  par  M.  de  Villa-Réal.  On  le 
laissa  dire,  et  quand  il  eut  fini,  on  le  ren- 
voya en  lui  donnant  un  écu  pour  la  peine 
qu'il  avait  prise  de  rapporter  le  cachet  ;; 


Î38  LES    BEAUX   MESSIEURS 

maison  feignit  de  no  rien  comprendre  a 
son  histoire,  de  n'y  ajouter  aucune  foi,  et 
de  trouver  fort  mauvais  qu'il  se  permît 
d'accuser  M.  de  ViUa-Réal,  contre  lequel 
il  n'avait  eifectivement  d'aulre  preuve  que 
rëmolion  et  Texclamation  ;e  la  Morisque, 
lorsqu'elle  avait  cru  le  reconnaître  sur  la 
bruyère  de  Giiampillé.  En  ceci,  le  mar- 
quis, conseillé  par  Lucilio,  agissait  sage- 
ment. Dans  le  cas  où  il  eût  recueilli  l'ac- 
cusation, Laflècheeût  été  fort  capable  d'en 
donner  avis  a  l'Espagnol,  afin  de  tirer  du 
même  sac  deux  moutures. 

Laflècho,  fort  mécontent  de  son  fiasco^ 
se  relirait  l'oreille  basse,  lorsqu'en  suivant 
le  mur  exléripur  <iu  jariiin  de  Galnlbâe^  il 
a'onlendil  appeler  par  une  voix   douce  : 


c'était  Mario  que  le  marquis  n'avait  pas 
voulu  adînettre  a  cet  entretien,  désirant 
que  loul  rapport  entre  son  héritier  et  la 
bohème  fù  t  brisé  sans  retour.  Mais  comme 
|1  n^  s'était  pas  explic^ué  à  cet  égard,  l'en- 
fant ne  crut  pas  lui  désobéir  en  se  glis- 
sant dans  le  labyrinliic  et  en  guettant,par 
une  petite  meurtrière  donnant  sur  te  vil- 
lage, la  sortie  du  bohémien. 

—  Qui  m'appelle  ?  dit  celui-ci  en  cher- 
chant des  jeux  autour  de  lui. 

—  C'est  moi,  dit  iMario.  Je  veux  que  tu 
me  donnes  des  nouvelles  de  Pilar. 

—  El  qu'est-ce  que  tu  me  donneras  pour 


240  LES  BEAUX   MESSIEURS 

^^—  Je  ne  peux  rien  te  donner.  Je   n'ni 


rien 


—  Imbécilleî  vole  quelque  chose!  \ 

—  Non,  jamais.  Veux-tu  me  répondre  ? 

—  Tout  à  l'heure  ;  réponds-moi  d'abord.  i 
Que  fais-tu  dans  ce  château  ?  i 


—  De  la  musique  ;  après. 

—  Ah!  ah  I  lu  ne  veux  pas  parler?  C'est 
bon.  Adieu! 

—  Et  tu  ne  me  diras  pas  où  est  Pilar? 

—  Elle  est  morte,  répondit  brutalement 
le  bohémien,  qui  s'éloigna  en  sifflant. 


i 


DE    BOIS -DORÉ  241 

Mario  le  rappela  en  vain.  Quand  il  ne 
l'entendit  plus,  il  se  mit  a  courir  et  à  jouer 
dans  le  labyrinthe,  essayant  de  se  per- 
suader que  Laflèche  s'était  moqué  de  lui. 
Mais  l'idée  de  la  mort  de  sa  petite  com- 
pagne se  dressait  affreuse  dans  sa  vive 
imagination. 

—  Elle  disait  que  Laflèche  la  battait, 
pensa-t-il;  mais  je  ne  le  croyais  pas.  Jl  ne 
la  battait  pas  devant  nous.  Mais  peut-être 
qu'elle  ne  mentait  pas  ;  peut-être  qu'en  la 
battant,  il  l'a  tuée. 

Et  en  songeant  ainsi ,  l'enfant  versa 
quelques  larmes.  IMlar  n'était  pas  une  créa- 
ture bien  aimable;  mais  il  y  avait  déjà  du 

Bois  Doré  chez  le  bon  Mario  ;  il  était  par- 

11  u 


Mt 


LES    BEAUX   MESSIEURS 


liculièreinent  sensible  à  la  pitié,  et  d'ail- 
leurs l'abbé  Eîijorrant  l'avait  élevé  dans 
l'horreur  de  la  violence  et  de  la  cniaulé. 
Mais  il  cacha  ses  pleurs,  craignant  de  faire 
de  la  peine  a  son  oncle,  qu'il  aimait  déjà 
passionnément. 

D'Alvimar  sortit  enfin  de  sa  chambre. 
Le  repos  qu'il  avait  pris,  un  beau  soleil 
couchant,  la  joyeuse  chanson  de»;  grives, 
chassèrent  les  noirs  pressentiments  dont 
il  était  assiéf^é  depuis  quelques  jours.  Ha- 
billé et  parfumé,  il  s;?  rendit  auprès  du 
marquis,  et  le  remercia  de  l'intérêt  qu'il  lui 
avait  montré  et  des  soins  dont  il  avait  été 
ro!)jet.  Bois-Doré  ne  pouvait  se  résoudre 
a  accuser  iiil(''rieuremenl  cet  liouimo  en- 
core sijcuiic,  d'un  mainlien  si  dislir)gné 


DE    BO!S-l>ORÉ  243 

et  d'une  physionomie  dont  rhabiluellerncî- 
lancolie  lui  semblaient  véritablement  in- 
téressante; mais,  quand  ils  furent  a  table 
pour  le  souper,  Luciiio  étant  Ta,  comme 
de  coutume,  pour  faire  de  la  musique, 
Bois-Doré  se  rappela  ^ce  qui  était  con- 
venu entre  eux,  et  résuma  ce  qu'il  appe- 
lasses engins  de  siège,  pour  livrer  un  as- 
saut formidable  k  la  conscience  de  son 
hôte. 

11  avait  trop  guerroyé  et  traversé  trop 
d'aventures  périlleuses  pour  ne  pas  savoir 
se  composer  un  maintien  et  une  figure 
sans  avoir  besoin,  comme  Adamas,  de 
faire  des  études  préalables  devant  une 
glace.  Bien  que  depuis  longtemps  il  vécût 
assez    tranquille   pour  n'être  plus   forcé 


244  LES   BEAUX    MESSIEURS 

de  déroger  à  sa  candeur  naturelle,  il  était 
trop  l'homme  de  son  temps  pour  ne  pas 
savoir  faire  dire  k  son  regard,  et  au  be- 
soin vingt  fois  par  jour  : 

—  Vive  le  roi  !  vive  la  ligue  ! 

Les  généreux  chants  de  la  sourdeline 
le  dispensèrent  de  soutenir  une  conver- 
sation banale  qui  lui  eut  semblé  bien  lon- 
gue. Ces  chants,  qui  le  disposaient  au 
calme  dont  il  avait  besoin,  produisirent 
celle  (ois  sur  d'Alvimar  une  excitation  fié- 
vreuse. Il  haïssait  décidément  Lucilio.  Il 
savait  son  prénom,  échappé  devant  lui  au 
marquis,  et  d'après  cette  révélation, 
M.  Poulain,  qui  élail  ^forlau  courant  des 
hérésies  contemporaines,   avait   deviné, 


DE   BOrS-J)OI\É  245 

presque  avec  certitude,  que  Jovelin  était 
la  traduction  libre  de  Giovellino.  La  cir- 
constance de  la  mutilation  le  confirmait 
dans  ce  soupçon,  et  déjk  il  s'occupait  du 
moyen  de  s'en  assurer  et  de  lui  susciter 
quelque  persécution  nouvelle. 

D'Alvimar  l'y  eût  volontiers  aidé,  s'il 
n'eût  été  forcé  de  s'eiTacer  pour  quelque 
temps,  et  le  pauvre  philosophe  lui  était 
d'autant  plus  antipathique  qu'il  ne  pou- 
vait rien  contre  lui  jusqu'à  nouvel  ordre. 
Sa  belle  musique,  dont  il  avait  été  charmé, 
le  premier  jour,  lui  seinblait  maintenant 
une  bravade  insupportable,  et  l'humeur 
qui  s'emparait  de  lui  ne  le  disposait  pas  a 
subir  patiemment  les  investip^ations  qu'on 
lui  préparait. 


âi46  LES   BEAUX   MESSIEURS 

Après  le  souper,  le  marquis  lui  proposa 
une  partie  d'échecs  dans  le  boudoir  de  soa 
galon. 

—  Je  le  veux  bien,  répondit-il,  a  la 
condition  que  nous  n'aurons  point  la  de 
musique.  Je  ne['saurais  jouer  avec  cette 
distraction. 

—  Ni  moi  non  plus,  certes!  dit  le  mar- 
quis. Serrez  votre  douce  voix  dans  son 
étui,  mon  brave  maître  Jovelin,  et  venez 
voir  cette  tranquille  bataille.  Je  sais  que 
vous  prenez  intérêt  à  une  partie  bien  me- 
née. 

On    passa  dans    le  boudoir,  et  on  y 
rouva  un  magnifique  échiquier  de  cristal 


DE  «ois-noiiÉ  2'v7 

monté  en  or,  d'excellents  sièges  et  beau- 
coup de  bougies  allumées.  D'Alvimar  n'é- 
tait pas  encore  entré  dans  celte  petite 
pièce,  une  des  plus  luxeuses  de  la  grand'- 
maison;  il  donna  un  regard  distrait  et 
rapide  aux  babioles  dont  elle  était  encom- 
brée, puis  on  s'assit,  et  la  partie  s'enga- 
gea. 

Le  marquis,  fort  calme  et  poli,  semblait 
donner  toute  son  attention  à  son  jeu.  De- 
bout derrière  lui,  Lucilio  pouvait  obser- 
ver le  moindre  mouvement,  la  moindre 
expression  de  figure  de  l'Espagnol,  placé 
en  pleine  lumière. 

D'Alvimar  jouait  avec  assez  de  promp- 
titude et  de  résolution.  Bois-Doré,  plus 


i248  LES    BEAUX    MESSIEURS 

lent,  faisait  d'assez  longues  pauses,  pen- 

i 
dant  lesquelles  l'Espagnol,  un  peu  impa- 
tienté, regardait  les  objets  environnants. 
Ses  yeux  se  portèrent  naturellement  à  di- 
verses reprises  sur  une  étagère  placée  à  sa  j 
gauche  et  tout  près  de  lui,  contre  le  mur. 
Peu  a  peu,  l'objet  le  plus  en  vue  parmi  les              ! 
bibelots  dont  ce  petit  meuble  était  couvert 
attira  et  fixa   son    attention ,   et  Lucilio             j 
remarqua  chez  lui  un  sourire  d'ironie  et 
de  dépit  chaque  fois  que  son  regard  s'atta-              j 
chait  sur  cet  objet.                                                    '. 

C'était  UQ  couteau  nu  et  brillant,  posé  ! 

I 
sur  un  coussin  de  velours  noir  à  fran-  f 

ges  d'or,  et  protégé   par  une  cloche   de  ; 

verre.  1 


) 


—  Qu'est-ce?  lui  dit   enfin  le  marquis. 


DE    liOlS-DOlŒ  240 

Vous  me  semblez  distrait!  Vous  êtes  en 
prise,  messire,  et  je  ne  veux  point  avoir 
si  bon  marehé  de  vous.  Quelque  ctiose 
vous  nuit  ou  vous  gêne.  Sommes-nous 
trop  près  de  ce  meul)le,  et  voulez-vous  en 
éloigner  la  table  ? 

—  Non,  répondit  d'Alvimar,  je  suis  fort 
bien  ;  mais  je  confesse  que  ce  beau  meu- 
ble porte  quelque  chose  qui  me  préoc- 
cupe. Vous  plaît-il  répondre  à  une  ques- 
tion, si  vous  ne  la  trouvez  point  indis- 
crète ? 

—  Vous  ne  pouvez  faire  question  qui  le 
soit,  messire.  Parlez,  de  grâce. 

—  Eh    bien  !  je  vous  demande,  mon 


2l80  LES  BEAUX   MESSIEUUS 

cher  marquis,  comment  il  se  fait  que 
vous  ayez  la,  sou?  verre,  ri  triompiiante 
sur  un  coussinet,  l'arme  de  voyage  de  vo- 
tre humble  serviteur? 

—  Oh  !  pour  cela,  vous  vous  abusez, 
mon  hôte,  ce  couleau  ne  me  vient  pas  de 
vous  ! 

—  Je  sais^que  je  ne  vous  l'ai  point  don- 
né; mais  je  sais  qu'il  vous  a  éié  donné 
venant  de  moi,  et  c'est  un  hasard  que 
vous  n'ignorez  peul-ètre  pas.  Je  com- 
prends que  tout  ca(leau  d'une  belle  main 
vous  soit  précieux,  mais  je  vous  trouve 
bien  dur  pour  le  pauvre  monde,  d'exiber 
ainsi  ce  trophée  de  votre  victoire  aux 
yeux  d'un  rival  <''cpnduit. 


DE    BOIS-DOÏ^É  251 

—  Ce  sont  énigmes  poiirmoi  que  vos 
paroles  ! 

—  Et  si  je  n'ai  point  la  berJue!  Me 
voulez -vous  permellre  de  lever  ce  verre 
et  de  regarder  de  près  ? 

—  Regardez  et  touchez,  messire,  après 
quoi  je  vous  dirai,  si  vous  le  souhaitez, 
pourquoi  cette  relique  d'amour  ftt  de  tris- 
tesse est  là  parmi  lant  d'autres  souvenirs 
du  temps  passé. 

D'Alvimar  prit  le  couteau,  le  regarda 
attentivement,  le  mania,  et  le  reposcint 
tQut  a  coup  où  il  l'avait  pris  : 

—  Je  me  suis  trompé,  dit-il,  et  je  vous 


i 


2552  LES    lilCAlX    MESSIKUIIS 

en  demaude  excuse.  Ceci  n'est  point  ce 
que  je  croyais. 

Lucilio,  qui  l'observait  altentivemeul, 
avait  cru  voir  un  frémissement  de  terreur 
ou  de  surprise  relever  le  coin  de  sa  narine 
mobile  et  délicate.  Mais  cette  légère  con- 
traction faciale  se  produisait  chez  lui 
pour  la  moindre  cause  et  même  parfois 
sans  cause.  Il  se  remit  a  jouer. 

Mais  Bois-Doré  s'arrêta. 

—  Pardonnez-moi,  lui  dit-il,  mais  vous 
avez  paru  reconnaître  cet  objet,  et  c'est 
un  devoir  pour  moi  de  vous  interroger  : 
vous  pourrez  peut-être  me  fournir  quel- 
que lumière  sur  un  fait  mystérieux  dont. 


DE    BOIS-DORÉ  253 

depuis  longtemps,  ma  vie  est  tourmentée 
et  troublée.  Veuillez  donc  me  dire,  mon- 
sieur de  Villa-Réal,  si  vous  connaissez  la 
devise  et  les  lettres  initiales  qui  sont  gra- 
vées sur  cette  lame.  Voulez-vous  la  regar- 
der encore? 

—  C'est  inutile,  monsieur  le  marquis, 
je  ne  reconnais  pas  l'objet;  il  ne  m'a  ja- 
mais appartenu. 

—  Éprouveriez-vous  de  la  répugnance 
a  vous  en  assurer? 

—  De  la  répugnance  ?  Pourquoi  celte 
question,  raessire? 

—  Je  vais  m'expliquer.  Peut-être  avez- 


^54  LES    BEAUX    MESSIEURS 

VOUS  reconnu  celle  arme  pour  avoir  ap- 
partenu a  quelqu  UQ  dont  vous  rougissez 
d'ctre  le  compatriote,  et  dont  vous  me  di- 
riez pourlanl  le  nom  si  j'invoquais  votre 
loyauté. 

—  Si  vous  faites  de  ceci  une  grave  af- 
faire, répondit  d'Alvimar,  bien  qu'à  mon 
tour  je  ne  vous  entende  point,  je  veux  bien 
examiner  encore. 

Il  reprit  lo  couteau,  le  regarda  avec  un 
grand  calme,  et  dit  : 

—  Ceci  est  do  fabrique  espagnole,  arme 
trèsusilée  chez  nous.  11  n'est  personne 
de  noble  ou  seulement  de  lil)rc  condition 
(pïi  ïjVrt  porle  une  SeiM!)lal»le  en  sa  rein- 


DE    BOIS-DORÉ  255 

liire  ou  en  sa  manche.  F^a  devise  est  une 
(les  p!us  banales  el  des  plus  répandues  : 
Je  r,en  Dieu,  on  Je  .sers  mon  maître,  ou  Je 
sel's  rhonneur  ;  voilà  ce  qne  l'on  lit  sur  la 
plupart  de  nos  lames,  que  ce  soient  rapiè- 
res, pistoles  ou  coutelas. 

—  Fort  bien  ;  n)ais  ces  deux  lettres 
S...  A,  qui  semblent  un  chiffre  particu- 
lier?    ' 

—  Vous  pourriez  les  trouver  sur  mes 
propres  armes,  aussi  bien  que  cette  de- 
vise; ce  sont  marques  de  la  fabrique  de 
Salamanque. 

Bois-Doré  sentit  ses  soupçons  s'éva- 
nouir devant  une  explication  si  naiurelle. 


256  LES    BEAUX    MESSIEURS 

Lucilio  sentait,  au  contraire,  augmcnlrr 
les  siens.  11  trouvait  d'Alvimar  trop  em- 
pressé de  prévenir  l'explication  qu'on  eût 
pu  lui  demander  sur  sa  propre  devise  et 
sur  ses  propres  chiffres,  que  l'on  était 
censé  ne  point  connaître.  Il  toucha  le 
genou  du  marquis  en  feignant  de  caresser 
Fleurial,  et  l'avertit  ainsi  de  ne  pas  re- 
noncer à  son  enquête. 

D'Alvimar  sembla  l'y  aider  lui-même 
en  demandant ,  avec  un  certain  air  de 
fierté  blessée,  la  raison  de  cet  interroga- 
toire. 

—  Vous  pourriez  aussi  me  demander, 
rdpoudil  Bois-Doré,  pour  quelle  raison 
un  objet  qui   m'est  horrible  à  voir  se 


DE    BOIS-DORÉ  257 

trouve  là  sous  mes  yeux  à  toute  heure, 
Sachez-le,  moasieur,  cette  arme  maudite 
esl  celle  qui  a  tué  mon  frère,  et  j'ai  tenu 
a  ne  la  poiiit  cacher,  à  seules  fins  de 
me,  rappeler  sans  cesse  que  j'ai  a  dé- 
couvrir son  assassin  et  a  venger  sa 
mort. 

La  figure  de  d'AWimar  exprima  une 
vive  émotion  ;  mais  ce  pouvait  être  une 
émotion  sympathique  et  généreuse. 

—  Vous  aviez  raison  de  l'appeler  une 

relique  de  douleur,  dit-il  en  éloignant  le 

couteau.  Était-ce  de  votre  frère  que  vous 

parliez  hier    matin,  lorsque,  consultant 

ces   Égyptiens ,    vous    leur   demandâtes 

quand  et  comment  il  avait  péri  ? 

l  17 


tlSS  LES   liEALX    MESSIEURS 

—  Oui  ;  je  demandais  ce  que  je  savais 
bien,  voulant  éprouver  leur  science,  et 
Vériiablement  ce  démon  de  petite  fille  me 
répondit  si  fidèlement  que  j'eus  lieu  d'en 
être  étonné.  N'avez-vous  point  remarqué, 
messire,  qu'elle  me  donna  un  calcul  qui 
plaçait  l'événement  au  dixième  jour  de 
mai  de  l'année  1610? 

—  Je  n'ai  point  suivi  ce  calcul.  Est-ce 
ce  jour-là,  en  elîel,  que  votre  frère  tut 
f  ué  ? 

—  C'est  ce  jour-la.  Je  vois  que  vous  eu 
êtes  fort  surpris  I 

—  Surpris,  moi  ?...  Pourquoi  le  (scrais- 
jc?«..  J'imagine  (ia(|j les    devins  ne  ré- 


DE    BOIS-DORE  i5U 

vèleul  (lu  passé   que   ce  qu'ils  eu   cou- 
iiaisseut.  Mais   diies-moi,  je'  vouâ  prie 
comment    arriva    celte    triste    affaire... 
Vous  n'en  connûtes  donc  jamais  les  au- 
teurs ? 

—  Vous  avez  raison  de  dire  les  au- 
teurs, car  ils  étaient  deux.  Deux  que  je 
voudrais  bien  découvrir.  Mais  vous  ne  m'y 
aiderez  point,  je  le  vois,  puisque  celte 
arme  accusatrice  n'a  aucun  signe  particu- 
lier. 


—   La  chose   n'eu!     donc  pas  de   té- 
moins? 


—  Pardonnez-moi,  elle  en  eut  ! 


^60  LES    BEAUX    MESSIEURS 

—  Qui  ne  purent  vous  renseigner  sur 
les  personnes  ? 

—  Elles  purent  les  décrire,  et  non  les 
nommer.  Si  cette  douloureuse  histoire 
vous  intéresse,  je  peux  vous  la  rapporter 
dans  tous  ses  détails. 

—  Certes!  je  prends  intérêt  à  vos  pei- 
nes, et  je  vous  écoute. 

—  Eh  hien!  dit  1p  marquis  en  repous- 
sant l'écliiquier  et  en  rapprochant  sa 
chaise  de  la  tahlc,  je  vous  vas  dire  tout 
ce  que  j'ai  recueilli  d'une  enquête  qui 
me  fut  communiquée  par  le  curé  d'Ur- 
doz. 


DE   BOIS-DOUÉ  io\ 

—  Urdoz?...  oïl  prenez-vous  Urdoz  ? 
Je  ne  me  souviens  point... 

—  C'est  un  lieu  où  vous  devez  avoir 
passé,  si  vous  avez  voyagé  sur  la  route  de 
Pau? 

—  Non,  je  vins  eu  France  par  celle  de 
Toulouse. 

—  Alors,  vous  ne  le  connaissez  point. 
Je  vous  le  décrirai  tout  a  l'heure.  Sachez 
d'abord  que  mon  frère,  étant  simple  gen- 
tilhomme et  médiocrement  riche,  mais 
d'honnête  famille,  de  noble  figure,  d'ai- 
mable humeur  et  galant  homme,  s'il  en  fût, 
plut,  en  une  ville  d'Espagne  que  je  ne  sais 
point,  a  une  dame  ou  demoiselle  de  qua- 


202  LES   BEAUX   MESSIEURS 

lilé,  dont  il  devint  l'époux  par  maria j^e 
secret,  contrairement  au  gré  de  la  fa- 
mille. 

—  Qui  s'appelait... 

—  Je  l'is^nore.  Tout  ceci  était  affaire  de 
cœur  dont  je  ne  reçus  point  la  conGdence 
entière,  et  que  je  ne  pus  découvrir  par  la 
suite.  J'ai  su  seulement  qu'il  enleva  son 
amie,  et  que,  tous  deux  déguisés  en  pau- 
vres gens,  gagnèrent  la  Frarice,  où  ils  en- 
trèrent par  ce  chemin  d'Urdoz.    La  dame 
élant  près  de  son  terme,  ils  voyageaient 
dans  une  petite  voilure  de    pauvre  appa- 
rence, une  manière  de  cliariot  de  colpor- 
teur, traînée  d'un   seul   cheval  acheté  en 
route,  etijui  n'allait  guère  vile  au  gn- de 
leur  impatience. 


DE   BOlS-DORé  263 

«  Pourtant  ils  parvinrent  sans  encombre 
jusqu'à  la  dernière  étape  espagnole,  oîi, 
après  avoir  passé  la  nuit  en  une  méchante 
auberge,  mon  frère  eut  l'imprudence  de 
vouloir  changer  de  l'or  d'Espagne  contre 
de  l'or  de  France,  el  de  demander  k  une 
manière  de  gentilhomme  qui  se  trouvait 
la  avçc  un  vieux  valet,  et  qui  lui  faisait 
offre  de  ses  services,  s'il  lui  en  pourrait 
procurer  pour  un  millier  de  pistoles  Ce 
personnage  ne  put  lui  offrir  qu'une  petite 
somme,  et  lorsque  mon  frère  remonta  en 
sa  voiture  avec  sa  compagne  enmentelée 
et  voilée,  on  remarqua,  dans  l'auberge, 
que  les  deux  inconnus  lui  firent  politesse 
en  regardant  fort  les  deux  coffres  qu'il 
chargeait  lui-même,  l'un  contenant  ses 
espèces,  l'autre  les  bijoux  de  sa  femme,  et 


204  LES    BLAUX    Mt;SSir.L\HS 

qu'ils  partirent  ensuite,  se  dirigeant  sur 
ses  traces,  hien  qu'ils  eussent  annoncé  le 
dessein  de  se  vouloir  rendre  d'un  côté 
opposé.  Ces  mêmes  coquins  furent  signa- 
lés de  façon  à  ne  pas  laisser  de  doutes 
lorsque  description  fut  faite  des  assassins 
de  mon  frère. 

»  j» 

—  Ah  !  dit  d'Alvimar,  on  vous  les  a  dé- 
crits? 

—  Psi^faitement.  L'un  avait  la  physio- 
nomie belle  et  tellement  jeune  qu'il  sem- 
blait adolescent.  11  était  de  taille  médio- 
cre, mais  bien  prise.  Il  avait  la  main  blan- 
che et  menue  comme  celle  d'une  femme, 
la  barbe  naissante  fort  noire,  la  chevelure 
soyeuse,    un  grand  air  de   noblesse,   un 


Di:  LOIS- DOUÉ  2(55 

costume  de  voyage  assez  riche,  peu  ou 
point  de  recliange,  car  sa  valise  ne  pesait 
rien  ;  un  bon  cheval  andaloux,  et  cet  in- 
fâme couteau  dont  il  se  servait  pour 
manger  et  pour  égorger.  L'autre... 

—  Peu  importe,  messire  ;  votre  frère... 

—  Je  vous  dois  dépeindre  l'autre  ma- 
landrin, tel  qu'il  me  fut  dépeint.  C'était  un 
homme  d'âge  qui  avait  du  moine  et  du 
spadassin.  Un  long  nez  tombant  sur  une 
moustache  grise,  l'œil  vague,  la  main  cal- 
leuse, l'humeur  tacilurne;  une  véritable 
brute  d'Espagne... 

—  Plaît-il,  messire? 


â03  LES  BEAUX   MliSSIEllUS 

—  Une  brute  comme  il  y  en  a  en  tous 
piys  où  l'on  croit  se  racheter  de  l'enfer 
avec  des  patenôtres.  Ces  bandits  suivirent 
mon  pauvre  frère  comme  deux  loups  fé- 
roces et  couards  snivrnt  une  proie  qu'ils 
n'osent  attaquer,  et  le  rejoignirent... 
Qu'est-ce,  messire?  Avez-vous  trop  chaud 
en  celle  petite  chambre? 

—  Peul-être,  messire?  répondit  d'Alvi- 
mar  agité.  Je  trouve  lourd  a  respirer  l'air 
d'une  maison  où  il  semble  que  le  nom 
d'Esp.'îgnol  soit  leim  en  mépris  comme 
vous  faites. 

—  Nullement,  monsieur.  Rrmeltez-vous. 
Je  no  ronds  poini  voire  nalion  fanlive  de 
l'abnisscment    de   qnel(|ues-uns.    ïl   y  a 


partout  des  infâmes.  Si  je  parle  aigre- 
ment de  ceux  qui  me  ravirent  un  frère, 
vous  me  devez  bien  excuser. 

D'Alvimar  s'excusa  à  son  tour  de  sa 
siisceptil)i!ité,  et  pria  le  marquis  de  ne 
pas  interrompre  son  récit. 

—  Ce  fut  donc,  reprit-il,  environ  une 
lieue  après  la  bourgade  appelée  Urdoz, 
que  mon  frère  se  trouva  seul  avec  sa 
femme  sur  un  mur  de  rochers,  le  long 
d'un  précipice  fort  profond.  Le  chemin 
serpentait  en  une  montée  si  rude  que  le 
cheval  renonça  un  moment,  et  mon  frère, 
craignant  qu'il  ne  reculât  dans  le  ravin, 
sauta  par  terre  et  vitenienl  descendit  sa 
femme  entre  ses  bras.  Il  faisait  un  grand 


|1G8  LUS    BliAUX   MtSSlliUKS 

chaud,  et,  pour  qu'elle  ne  souffrît  point  du 
soleil,  il  lui  montra  devant  eux  un  om- 
brai^e  de  sapins,  où  elle  se  rendit  dou- 
cement pendant  qu'il  laissait  souffler  le 
cheval. 

—  Cette  dame  vit  donc  tuer  son  mari? 

—  Non,  elle  se  trouva  avoir  tourné  un 
petit  massif  de  la  montagne  lorsquo  l'évè- 
ment  arriva.  Dieu  voulut  sauver  l'enfant 
qu'elle  portait,  car  si  les  assassins  l'eus- 
sent vue,  ils  ne  lui  eussent  point  fait  de 
grâce. 

—  Qui  donc  put  savoir  comment  votre 
frère  péril? 


DE    nOîS-DORÉ  2J69 

—  Une  autre  femme  que  le  hasard  avait 
amenée  l'a  tout  près,  derrière  un  quartier 
de  rociie,  et  qui  n'eut  pas  le  temps  d'appe- 
Itr  a  l'aide,  tant  l'horrible  meurlre  fut  vile 
expédié.  Mon   frère  s'efforçait    de    faire 
avancer  le  cheval,    lorsque  les  assassins 
l'atteignirent.   Le  plus  jeune  mit  pied  a 
terre,  lui  disant  avec  une  hypocrite  cour- 
toisie: «  Hé,  mon  pauvre  homme,  votre 
hèle   est  fourbue.  Vous  faut-il  point  de 
l'aide?  »  Le  vieux  drôle  qui  le  suivait  des- 
cendit aussi,  et,  comme  s'ils  eussent  voulu 
pousser  bonnemont  a  la  roue,  tous  deux 
se  rapprochèrent  de  mon  frère,  qui  ne  se 
méfiait  point,  et,  au  même  instant,  le  té- 
moin que  le  ciel  avait  mis  la  le  vit  trébu- 
cher et  tomber  de  son  long  entre  les  roues  , 
sans  qu'un  seul  cri  pût  faire  croire  qu'il 


Èji)  LES   BEAUX    MEftSlliURS 

eût  été  frappé.  Ce  poignard  lui  avait  été 
planté  dans  le  cœur  jusqu'au  manche,  par 
une  main  qui  en  connaissait  trop  bien 
l'exercice. 

—  Alors  vous  ne  savez  point  qui,  du 
maître  ou  du  valet,  porta  le  coup  ?  Vous 
dites  que  la  maître  était  fort  jeune  ;  il 
n'est  point  a  croire  que  ce  fut  lui? 

—  Peu  m'importe,  messire.  Je  les  tiens 
pour  aussi  vils  l'un  que  l'autre;  car  le  gen- 
tilhomme se  conduisit  entièrement  comme 
le  laquais.  H  s'élança  dans  la  voiture  sans 
se  (fonner  le  temps  de  reprendre  son 
arme,  pressé  et  enragé  qu'il  était  de  voler 
les  deux  coffrets.  Il  les  jeta  à  son  cama- 
rade, qui   les  mil  sois  son   njanleau,  et 


DE    B01S-l)«l\É  â71 

tous  deux  prirent  la  fuite,  retournant  sur 
leurs  pas,  aiguillonnés,  non  point  par  le 
remords  ou  la  hoiite,  senliments  humains 
qu'ils n'étaieul  point  capables  de  ressentir, 
mais  par  la  peur  du  fouet  et  de  la  roue, 
qui  sont  la  récompense  et  la  ûu  de  telles 
engeances. 

—  Vous  en  avez  menti,  monsieur  !  s'é- 
cria, en  se  levaiil,  d'Alvimar  hors  de  lui  et 
pâle  de  rage.  Le  fouet  et  la  roue...  Vous 
meniez  parla  gorge!  et  vous  me  rendrez 
raison... 

H  retomba  sur  sa  chaise,  sutfoqué  et 
comme  étranglé  de  l'aveu  que  lui  arrachait 
enfin  la  colère.  ...._„  ,j 


272  LES    BEAUX    MESSIEURS 

Le  marquis  fui  comme  foudroyé  aussi 
de  celle  sorlie,  à  laquelle  il  ne  s'attendait 
pas,  tant,  jusque-là,  le  coupable  avait  fait 
bonne  contenance  et  donné  un  air  naturel 
a  ses  fréquentes  interruptions. 

Il  se  remit  le  premier,  comme  on  peut 
croire,  et  froissant  de  sa  longue  main 
nerveuse  le  poignet  convulsif  de  d'Al- 
vimar: 

—  Malheureux!  lui  dit-il  avec  un  mé- 
pris accablant,  vous  devez  remercier  le 
ciel  qui  vous  a  fait  mon  hôte;  car  si  je 
n'eusse  donné  ma  parole  devons  proléger, 
parole  qui  vous  préserve  de  moi-même, 
je  vous  briserais  contre  le  mur  de  cette 
chambre. 


DE    BOIS-DORÉ  273 

Lucilio,  craignant  une  lutte,  avait  saisi 
le  couteau  reslé  sur  la  table.  D'Alvimar 
vit  ce  mouvement  ef  eut  peur.  Il  se  déga- 
gea des  mains  du  marquis  et  saisit  la  garde 
de  son  épée. 

—  Tenez-vous  donc  tranquille,  et  ne 
craignez  rien  ici,  lui  dit  Bois-Doré  avec 
calme.  Nous  ^le  sommes  point  des  assas- 
sins, nous  autres  ! 

—  Ni  moi  non  plus,  monsieur,  répondit 
d'Alvimar,  qui  sembla  vaincu  par  celte 
dignité  de  procédés,  et,  puisque  vous  ne 
voulez  point  déroger  aux  lois  de  l'hon- 
neur, je  ferai  l'effort  de  me  justifier. 


—  Vous  justifier!  vous!   allons  donc! 

Il  18 


274  LES   BEAUX    MESSIEURS 

Vous  éles  convaincu  el  conia  nné  par  le 
démenti  que  vous  m'avez  (ionné,  à  preuve 
que  je  le  méprise  ! 

—  Gardez  vos  mépris  pour  ceux  qui 
supportent  l'outrage  en  silence.  Si  je 
l'eusse  fait,  vous  ne  me  soupçonneriez 
pas!  J'ai  repoussé  l'injure.  Je  la  repousse 
encore  I 

—  Ah!  vous  prétendez  nier,  a  pré- 
sent? 

Non  pas  I  J'ai  occis  votre  frère...  ou 
lonl  autre.  J'ignore  le  nom  de  l'homme  que 
j'ai  tué...  ou  laissé  tuer!  i\lais  que  savez- 
vous  (les  raisons  <jni  m'ont  conduit  à  ce 
meurtre?  Que  savez-vous  si  je  n'exerçais 


DE    BOIS-DOUE 


^75 


pas  une  vengeance  légitime  ?  Que  savez- 
vous  si  celte  femme.. .  dont  vous  ignorez  le 
nom  !  n'était  pas  ma  sœur,  et  si,  en  ven- 
geant l'honneur  de  ma  famille,  je  ne  re- 
prenais point,  comme  son  propre  bien, 
l'or  et  les  bijoux  emportés  par  un  séduc- 
teur? 

—  Taisez-vous,  monsieur;  n'insullrz 
pas  la  mémoire  de  mon  frère, 

—  Vous-même  avez  confessé  qu'il  n'é- 
tait pas  riche  :  où  eût-il  prit  mille  pistoles 
pour  fuir  ainsi  avec  une  femme? 

Bois-Doré  fut  é!>ranlé.  Son  frère,  à 
cause  de  la  différence  de  leurs  opinions, 
n'avait  jamais  voulu  accepter  de  lui    la 


27 G  LES    BEAUX    MESSIEURS 

moindre  part  d'une  fortune  qu'il  considé- 
rait, avec  raison,  comme  provenant  de  la 
dëj)ouille  de  son  propre  parti.  Il  fut  obligé 
de  se  rabattre  sur  cette  allégation  que  la 
femme  de  son  frère  avait  eu  le  droit  d'em- 
porter ce  qui  était  k  elle  Mais  d  Alvimar 
répondit  que  la  famille  avait  aussi  le  droit 
de  le  considérer  comme  sien.  Il  repous- 
sait donc  avec  énergie  l'accusation  de  vol. 

—  Vous  n'en  êtes  pas  moins  un  traître, 
lui  dit  le  marquis,  pour  avoir  lâchement 
poignardé  un  gentilhomme  au  lieu  de  lui 
demander  raison. 

—  Prenez-vous-en  au  déguisement  de 
votre  frère,  répondit  d'AIvimar  avec  feu. 
Dites-vous  que,  le  voyant  sous  les  habits 


DE    BOIS-DORÉ  277 

d'un  vilain,  j'ai  pu  croire  que  je  le  pou- 
vais faire  tuer  comme  un  vilain  par  mon 
domestique. 

—  Que  ne  le  faisiez- vous  arrêter  dans 
celle  auberge,  oîi  vous  dûtes  reconnaîlre 
voire  sœur,  au  lieu  de  le  suivre  pour  le 
saisir  daus  un  guet-à-pens  ? 

—  Apparemment,  répondit  d'Alvimnr, 
toujours  fier  et  animé,  que  je  ne  voulus 
point  faire  d'esclandre  et  coroproraellre 
ma  sœur  devant  une  populace. 

—  El  comment,  au  lieu  de  courir  après 
elle  pour  la  ramener  à  sa  famille,  la  lai- 
sâtes-vous    sur    ce    chemin,  où   elle   est 
morte  dans  les  douleurs,  une  heure  après, 


278  LES   BEAUX   MESSIEURS 

sans  avoir  été  ensuite  réclamée  de  per- 
sonne? 

—  Pouvais-je  la  poursuivre,  ignorant 
qu'elle  était  la,  tout  près  de  moi?  Votre 
témoin  n'a  pu  entendre  toutes  mes  paro- 
les ;  les  questions  que  je  devais  faire  au 
ravisseur,  je  n'avais  point  a  les  crier  sur 
le  ciieiuiii.  Que  savez-vous  s'il  ne  me  ré- 
pondit poiîit  que  ma  sœur  était  restée  k 
Urdoz,  et  si  ce  que  l'on  prit  pour  une  fuite 
n'était  pas  l'empressement  de  courir  après 
elle? 

—  Et,  ne  la  trouvant  point  à  Urdoz, 
vous  ne  slites  rien  de  sa  mort  si  déplora- 
ble? Vous  n'eûtes  mémej  point  souci  du 
lieu  de  sa  sépulture? 


DE    BOIS-DORE 


tn 


—  Qui  vous  dit  que  je  ne  snis  pas  mieux 
que  vous,  monsieur,  tous  les  détails  de 
celle  fâcheuse  histoire?  A  ma  place,  ne 
pouvant  plus  remédier  a  rien,  eussiez- 
vous  fait  bruit,  dans  un  pays  où  personne 
ne  pouvait  rien  deviner,  du  nom  de 
votre  sœur  et  du  dés  onneur  de  votre 
famille  ? 

Le  marquis,  accablé  de  la  vraisemblance 
de  ces  explications,  g^arda  le  silence.  Il 
demeurailpensif  et  tellement  absorbédans 
ses  réflexions,  qu'il  entendît  a  peine  an- 
noncer une  visite.  Guillaume  d'\rs  ve- 
nait d'être  introduit  dans  le  salon  voi- 
sin. 

Lucillo  vil  un  éclair  de  joie  briller  dans 


280  LKS    BEAUX    xMESSIiiliUS  ^ 

les  yeux  de  d'Alvimar,  soit  que  le  plaisir 
de  revoir  un  ami  en  fiil  cause,  soit  que  ce 
fût  seulement  l'espoir  d'échapper  à  une 
situation  périlleuse. 

D'Alvimar  s'élança  hors  du  boudoir,  et 
la  porte  battante  rembourrée  retomba 
pour  un  instant  entre  lui  et  ses  hôtes. 

Lucilio,  voyant  le  marquis  perdu  dans 
de  pénibles  réflexions,  le  toucha  comme 
pour  l'interroger.  —  Ah  !  mou  ami  !  s'écria 
Bois-Doré,  dire  que  je  ne  sais  que  résou- 
dre, et  que  je  suis  peut-être  la  dupe  du 
plus  grand  fourbe  qui  existe!  J'ai  fait 
fausse  route.  J'ai  exposé  la  bonne  Moris- 
que,  et  peut-être  aussi  inon  enfanl,  a  la 
vengeaDce  et  aux  embiiches  du  plus  dan- 


DE    BOIS-DORÉ  281 

gereux  ennemi  ;  j'ai  été  gauche  ;  j'ai 
fourni  les  raisons  de  la  défense,  en 
avouant  que  je  ne  connaissais  point  le 
nom  delà  dame,  et  maintenant,  qu'il  y  ait 
mensonge  ou  vérité  dans  l'excuse  du 
meurtrier,  je  ne  me  trouve  plus  en  droit 
de  lui  ôter  la  vie.  Mon  Dieu  !  monseigneur 
Dieu  !  est-il  possible  que  les  honnêtes 
gens  soient  condamnés  a  être  joués  par  les 
scélérats,  et,  qu'en  toutes  guerres,  ceux-ci 
soient  les  plus  avisés,  et,  en  déûnitive.  les 
plus  forts! 

En  parlant  ainsi,  le  marquis,  indigné 
contre  lui-même,  frappa  du  point  sur  la 
table  avec  énergie;  puis  il  se  leva  pour 
aller  recevoir  Guillaume  d'Ars  dont  il 
entendait  l'accent  joyeux  et  insouciant 
dans  la  pièce  voisine. 


%S%  LKS   BEAUX    MESSIEURS 

Mais  le  muet  lui  saisit  vivement  le  bras 
avec  une  exclamation  inarticulée.  Il  te- 
nait un  objet  sur  lequel  il  appelait  son 
attention  par  un  bégaiement  de  surprise 
et  de  joie,  C'était  l'anneau  qjie  le  marquis 
avait  mis  à  son  petit  doigt,  cet  anueau 
mystérieux  qu'il  n'avait  pu  ouvrir,  et  qui, 
grâce  au  vigoureux  coup  de  poing  appliqué 
sur  la  table,  venait  de  se  séparer  en  deux 
cercles  passés  l'un  dans  1  autre.  Il  n'y  avait 
aucune  espèce  de  secret  dans  celle  bague. 
Seulement  les  parties  joignaient  très  serré, 
et  il  avait  fallu  une  grande  secousse  pour 
les  disjoindre.  ^ 

Lire  les  noms  gravés  dans  les  deux  cer- 
cles lut  l'aflaire  d'un  instant.  C'étaient 
ceux  de  Floriuïond  cl  de  sa  femme.  Com- 


DE  B01S-1>0RÉ  2!83 

prendre  que  l'on  lenail  enfin  la  vérilé  fat 
une  certitude  spontanée.  Le  marquis  donna 
rapidement  un  ordre  a  Lucilio  et  alla, 
d'un  cœur  allégé  et  d'un  visage  riant,  ser- 
rer les  mains  de  Guillaume. 


D'AIvimar  et  M.  d'Ars  n'avaient  eu  que 
le  temps  d'échanger  quelques  mots  sur  le 
bon  voyage  de  l'un  et  sur  l'agréable  sur- 
prise de  l'autre.  Cependant,  Guillaume 
avait  remarqué  quelque  altération  sur  le 
visage  de  son  ami,  lequel  avait  allégué  la 
migraine  de  la  veille. 

Le  marquis,  après  les  premières  amitiés 
a  son  jeune  parent,  voulut  donner  les  or- 
dres pour  son  souper. 


i84  Li:s  iH.ALx  MU ss nu; us 

—  Non  pas,  merci!  dit  Guillaume;  j'ai 
pris  quelque  chose  en  route  pendant  q?ie 
mes  chevaux  soufflaient,  car  il  me  faut  re- 
partir d'ici  a  l'instant  même.  Vous  voyez 
que  je  reviens  plus  tôt  que  je  ne  devais 
J'ai  été  averti  à  Saint-Amand,  oîi  j'avais  été 
hier  faire,  avec  partie  de  la  jeunesse  du 
pays,  la  conduite  d'honneur  a  monsei- 
gneur de  Condé,  que  mon  intendant  était 
fort  malade  en  ma  maison.  Craignant  d'en 
mourir,  cet  honnête  homme  mr>  dépê- 
chait un  exprès  pour  m'avertir  de  revenir 
au  plus  vite,  aûn  d'être  mis  par  lui  au 
courant  du  plus  gros  de  mes  affaires,  dont 
j'avoue  ne  pas  savoir  le  premier  mol.  Je 
suis  venu  cepondnnt  ici  d'ahord  pour  sa- 
voir s'il  convient  a  M.  d'Alvimar  de  me 
suivre,  ce  soir,  en  mon  logis,  ou  si,  en- 


DE    BOIS- DORÉ  285 

enchaÎQé  dans  vos  jardins  d'Astrée,  il 
souhaite  passer  encore  celte  nuit  dans  les 
enchantements. 

—  Non,  répondit  vivement  d'Alvimar; 
j'ai  assez  abusé  de  la  civilité  de  M.  le  mar- 
quis. Je  suis  mal  portant  et  deviendrais 
maussade.  Je  souhaite  partir  avec  vous 
à  l'heure  même ,  et  vais  commander 
que  l'on  prépare  mes  chevaux  en  toute 
hâle. 

—  C'est  inutile,  dit  le  marquis;  je  vais 
clocher;  j'aurai  bientôt  le  plaisir  de  vous 
revoir,  monsieur  de  Villa-Réal. 

—  C'est  moi  qui  viendrai  dès  demain 
prendre  vos  ordres,  monsieur  le  marquis, 


â8t)  LES    BEAUX    MLSSIEUUS 

et  VOUS  donner  toutes  les  explications  que 
vous  souliaiteiVz...  sur  la  partie  que  nous 
avons  jouée  tout  a  l'heure. 

—  Quelle  partie  faisiez-vous  ?  dit  Guil- 
laume. 

—  Une  partie  d'échecs  fort  savante,  ré- 
pondit le  marquis. 

Adamas  arriva  au  coup  de  clochette. 

Les  chevaux  et  les  bagages  de  M.  de 
Villa-Réal,  dit  Bois-Doré. 

Pondant  que  l'on  exécutait  cet  ordre, le 
manjuis,  avec  une  Irnnquillilé  qui  (it  os- 
pérur  îi  d'Aivimar  que   loul  élnit  apaisé 


Dt    BOIS- DORÉ  287 

entre  eux,  rendit  compte  a  Guillaume  de 
remploi  du  lomps  h  Briantes  et  a  la  Motte- 
Seuilly  duranl  son  absence.  Puis,  il  le 
questionna  sur  les  belles fêlesde  Bourges. 
Le  jeune  homme  ne  demandait  qu'k  en 
parler:  il  raconta  les  émotions  du  tir,  ou 
plutôt,  comme  on  disait  alors,  de  l'hono- 
rable jeu  de  l'arquebuse.  On  avait  con- 
struit les  bulles  aux  Prés-Fichaux,  et  un 
grand  pavillon  "^arni  de  tapisseries  et  de 
ramées  pour  les  dames  et  demoiselles  de 
la  ville.  Les  tireurs  étaient  placés  sur  un 
parquet,  à  cent  cinquante  pas  du  pavois. 
Six  cent  cinquante-trois  arquebusiers  s'é- 
taient présentés;  Triboudet  de  Sancerre 
avait  seul  <néri'é  le  pri:t,  mais  il  avait  été 
obligé  de  le  parlager  avec  Boiron  de 
Bourges,   pour  avoir  pris  un  faux  nom. 


^88  LES   BEA.UX    MESSIEURS 

afin  de  devancer  son  tour;  de  q\ij\  les 
gens  de  Sancerre  avaient  bien  crié,  car  ils 
eussent  tenu  à  honneur  de  prouver  que 
leurs  tireurs  étaient  les  meilleurs  du 
royaume,  et  on  trouvait  bien  de  l'injustice 
dans  la  division  du  prix.  C'était  évidem- 
ment pour  ne  point  mécontenter  ceux  de 
Bourges  que  l'on  avait  rendu  ce  mauvais 
jugement.  «  En  effet,  disait  Guillaume  en 
narrant  avec  le  feu  de  la  jeunesse,  ou  Tri- 
boudet  a  gagné,  ou  il  a  perdu.  S'il  a  gagné 
il  a  droit  à  tout  l'honneur  et  à  tout  le 
profit  de  la  chose.  J'accorde  qu'il  est  cou- 
pable d'avoir  pris  un  faux.  nom.  Eh  bien  ! 
qne,  pour  celte  faute,  on  le  punisse  de 
quelque  amende  ou  de  quelques  jours  de 
prison  ;  mais  qu'il  n'en  soit  pas  moins  le 
vainqueur  du  jeu  ;  carl'honneur  du  talent 


DE    1{01S-1)ORÉ  289 

est  cho>e  sacrée,  el,  malgré  que  nous 
n'aimions  pas  beaucoup  les  vieux  sorciers 
sancerrois,  il  n'est  pas  un  gentilhomme  qui 
n'ait  protesté  contre  le  passe-droit  fait 
à  Tril)ouclet.  Mais  que  voulez  -vous  ?  les 
jçrosses  villes  mangeront  toujours  les  pe- 
tites el  les  gros  robins  de  Bourges  pren- 
nent sans  façon  le  haut  du  pavé  sur  toute 
la  bourgeoisie  de  la  province.  Ils  le 
prendraient  bien  volontiers  sur  la  no- 
blesse, si  on  les  laissait  faire!  Je  m'étonne 
qu  Issoudun  ait  concouru.  Argenton  s'en 
est  abstenu,  disant  (|ue  le  prix  était  donrié 
d'avance,  et  que  rien  ne  valait  devant  les 
juges  de  Bourges,  sinon  les  champions  de 
Bourges.  » 

—  Et  ne  pensez-vous  pas  que  le  prince 
n  «!> 


^90  LES   BKMlX   MESSIEURS 

se  soil  mêlé  de  cette  injustice?  demanda 
le  marquis. 

—  Je  n'en  répondrais  pas  !  11  fait  gran- 
dement la  cour  au  peuple  de  sa  bonne 
ville,  a  telles  enseij^fues  qu'il  s'est  mis  dans 
des  frais,  malgré  qu'il  n'aime  guères  a 
dépenser  son  argent  pour  l'amusement 
des  autres,  il  entretient  en  ce  moment 
deux  troupes  de  comédie,  l'une  française, 
l'autre  italienne,  qui  représentent  dans 
des  jeux,  de  paume  très  bien  décorés. 

—  Quoi  ?  dit  Bois-Doré,  vous  avez  revu 
ies  tragiques  historiens  de  M.  de  Belleroze  ? 
ils  sont  ennuyeux  comme  quarante  jours 
de  pluie! 

—  Non,  non;  colle  fois,  la  troupe  s'ap- 
pelle les  (Comédiens  français  du  sieur  de 


DE    ROIS-DORE 


^91 


Lambour,ei  il  y  a  la  des  gens  fort  habiles. 
Mais  le  temps  se  passe,  et  voici  le  fidèle 
Adamas  qui  vient  nous  dire  que  les  che- 
vaux sont  prêts,  n'est-ce  pas?  Partons 
donc,  mon  cher  Viila-Réal,  et  puisque 
vous  avez  promis  au  marquis  de  venir 
demain  le  remercier,  je  m'invite  avec 
vous. 

—  J'y  compte  bien,  répondit  Bois-Dorc. 

—  Et  vous  pouvez  compter  aussi,  mon- 
sieur, lui  dit  d'Alvimar  en  le  saluant  pro- 
fondément, que  je  vous  fornirai  toutes  les 
preuves  de  ce  que  j'ai  avancé. 

Bois-Dori'  ne  répondit  que  |)ar  un  salut. 
Guillaume,  pressé  de  se  re;i5Ctlre  en  route, 


^2.)^  LES    BEAUX    MESSIEURS 

ne  remarqua  pas  que  le  marquis,  malpfré 
son  apparente  courtoisie,  s'abstint  de  ten- 
dre la  main  a  l'Espagnol,  et  que  celui-ci 
n'osa  lui  demander  de  toucher  la  sienne. 

A  peine  furent-ils  en  selle,  que  le  mar- 
quis, s'adressant  a  Adamas,  lui  dit  d'une 
voix  émue  : 

—  Vite,  mon  hausse-col,  ma  bourgui- 
gnolte,  mes  armes,  mon  cheval  et  deux 
hommes. 

—  Tout  cela  est  prêt,  monsieur,  répon- 
dit Adamas.  Maître  Jovelin  nous  a  tout 
commandé,  disant,  de  voire  part,  que  si 
M.  d'Ars  reparlait  ce  soir  vous  lui  feriez 
escorte...  Mais  à  quelles  fins  ?... 


DE  BOlS-UOUiâ  2103 

—  Tu  le  sauras  quand  je  serai  revenu, 
dit  le  marquis  en  remontant  à  sa  chambre 
pour  s'équiper.  A-l-on  eu  soin  d'apprêter 
les  chevaux,  dans  la  petite  écurie,  de  ma- 
nière à  ce  que  les  gens  qui  me  doivent  es- 
corter fussent  seuls  dans  le  secret? 

— Oui,  monsieur  ;  j'y  ai  eu  l'œil  en  per- 
sonne. 

—  Est-ce  que  lu  vas  bien  loin?  s'écria 
Mario,  qui  venait  de  souper  avec  Merce- 
des et  qui  rentrait  dans  la  chambre  a  cou- 
cher. 

—  Non,  mon  fils,  je  ne  vas  pas  loin.  J(* 
serai  ici  dans  deux  petites  heures.  Vous 


29i  LES   liKAUX   MESSIEURS  j 

devez  dormir  tranquille  ;  et  vile,  embras- 
sez-moi. I 

II 

—  Oh!  comme  lu  te  fais  beau  !  dit  in- 

génuement  Mario  ;  est-ce  que  tu  vas  en- 

i 

core  a  la  Motte-Seuilly  ? 

\ 

—  Non,  non.  Je  vas   danser  dans  un 

bal,  répondit  en  sotiriant  le  marquis. 

—  Emmène-moi,  que  je  te  voie  danser, 
dit  l'enfant. 

—  Je  ne  puis;  mais  patientez,  mon  Cu- 

pidon,  car,  à  partir  de  demain,  je  ne  ferai  i 

plus  un  pas  sans  vous. 

(^uand  le  vieux  gcnlilhommc  fut  coiffé 


DE  UÛIS-DÙKÉ  S95 

de  son  petit  casque  de  cuir 'jaune  rajé 
d'argent,  doublé  d'une  coiffe  ou  secrète  de 
fer,  et  orno  de  longs  panaches  tombant 
sur  l'épaule  ;  quand  il  eut  endossé  son 
court  manteau  militaire,  attaché  sa  lon- 
gue épée,  et  bouclé,  sous  sa  fraise  de  den- 
telle, le  hausse- col  d'acier  brillant,  Ada- 
mas  put  jurer  sans  trop  de  flatterie  qu'il 
avait  un  grand  air,  d'autant  plus  que  les 
émotions  de  la  soirée  ayant  fait  tomber 
son  fard,  il  avait  a  peu  près  sa  figure  na- 
turelle, qui  n'était  point  celle  d'un  dame- 
ret. 

—  Vous  voilà   prêt,  monsieur,  dit  Ada- 
mas.  Mais  n'irai-je  point  avec  vous? 

—  Non,  mon  ami:  tu  vas  fermer  toutes 


^6  LES   ItËAUX   Ml^SblliUUS 

les  portes  de  mou  pavillon,  et  passer  la 
soirée  avec  mou  fils.  S'il  s'endort,  tu  lui 
feras  un  lit  de  campa.^ne  avec  des  cous- 
sins. Je  le  veux  trouver  la  quand  je  ren- 
trerai; et,  maintenant,  éclaire-moi,  je 
veux,  causer  au  salon  avec  maître  Jove- 
lin. 

11  embrassa  Mario  a  plusieurs  reprises 
avec  attendrissement,  et  descendit  un 
étage. 

—  Ou  allez-vous,  et  q-u'avez-vous  ré- 
solu ?  lui  dirent  les  yeux  expressifs  de  Lu- 
cilio. 

—  Je  vais  à  Ars  pour  achever  l'enquête; 
et,  puis  après,  n'est-ce  pas  ?  Après,  s'il  y  a 


DE   fiOlS'-iiOllfi  ^\il 

lieu,  je  me  concerterai  avec  Guillaume 
pour  que  le  traître  ne  se  puisse  échapper, 
et  je  reviendrai  me  consulter  avec  vous 
pour  le  reste.  A  revoir  donc  bientôt,  mon 
grand  ami. 

Lucilio  soupira  en  regardant  partir  le 
marquis.  Il  lui  semblait  occupé  de  projets 
plus  sérieux  qu'il  n'en  avouait  dans  ce 
programme. 

Pendant  que,  sans  se  presser,  le  mar- 
quis se  disposait  a  sortir,  Guillaume  et 
d'Alvimar,  celui-ci  suivi  de  Sanche,  l'autre 
de  ses  quatre  hommes  d'escorte,  se  diri- 
geaient assez  lentement  vers  le  château 
d'Ars  par  le  chemin  d'en  bas,  c'est-a-dire 
par  celui  qui  laisse  les  plateaux  du  Chau- 


L£S  BEAUX  MESSIEURS 

ïïiois  sur  la  droite  et  qui  passe  assez  près 
de  La  Cliâtre.  La  lune  n'étant  pas  levée  et 
les  chevaux  de  Guillaume  étant  très  Fati- 
gués, on  ne  pouvait  aller  plus  vite. 

D'Alvimar  profita  de  celle  circonstance 
pour  prendre,  comme  malgré  lui,  un  peu 
d'avance  avec  son  écujer.  Alors,  ralentis- 
sant sa  monture  : 

—  Sanche,  lui  dit-il,  n'avez-vous  rien 
oublié  à  Brianles  de  ce  q^i  m'appartient? 

—  Je  n'oublie  jamais  rien,  Antonio! 

—r  Si  fbit,  vous  (  ublicz  vos  poignards 
dans  le  corps  des  gens  que  vous  défaites. 


DE   BÛlS-DOUi^  209 

—  Encore  ce  reproche? 

— J'ai  aies  raisons  pour  le  faire  aujour- 
d'hui. Diles-moi,  mon  c!ieval  ne  hoile 
plus,  mais  le  croyez-vous  en  étal  de  four- 
nir une  longue  course,  celte  nuit? 

—  Oui.  Qu'y  a-t-il  de  nouveau? 

—  Écoulez  bien,  et  tâchez  de  compren- 
dre vile.  Le  colporteur  olail  un  gentil- 
homme, le  frère  du  marquis  de  Bois- 
Doré.  Le  couteau  dont  vous  vous  servîtes 
est  dans  les  mains  de  ce  vieillard,  qui  a 
juré  vengeance,  et  qui  nous  accuse  par 
la  bouche  de  je  ne  sais  quel  témoin. 

—  La  Morisque? 


300  lâi.i  klËAUX   MËSSIÊUUS 

—  Pourquoi  la  Morisque  ? 

—  Parce  que  ces  maudils  portent  tou- 
jours malheur. 

—  Si  vous  n'avez  pas  d'autre  raison... 

—  J'en  ai  d'autres,  je  vous  les  dirai. 

—  Oui,  plus  tard.  Songeons  à  (uitler 
ce  pays  sans  d'autre  explication  avec  le 
vieux  fou.  Je  lui  er>  ai  dit  assez  pour  lui 
faire  prendre  patience.  Jl  m'attend  de- 
main. 

—  Pour  un  duel? 

—  Non.  Il  est  trop  vieux  !  Mais  il  est 


DE    BOIS-nORÉ  301 

fort  rusé  ;  avez-vous  envie  de  pourrir  en 
quelque  oublielte  de  son  manoir? 

—  N'importe,  j'irai  avec  vous,  si  vous  y 
allez. 

—  Je  n'irai  pas.  Certaine  prédiction  me 
rend  fort  prudent.  Quand  nous  serons 
auprès  de  cette  petite  ville  dont  vous 
voyez  les  feux  la-bas,  écartez-vous  de 
l'escorte,  disparaissez,  et,  un  quart 
d'heure  après,  revenez  me  joindre  en  di- 
sant tout  haut  que  quelqu'un  de  la  ville 
vous  a  remis  une  lettre  pour  moi.  J'irai 
jusqu'au  château  d'Ars  comme  pour  la 
lire,  et  aussitôt  que  j'aurai  fait  celle  feinte, 
je  dirai  a  M.  d'Ars  qu'il  me  faut  partir  à 
l'instant  même.  Est-ce  entendu  ? 


1 


30^  LES   BEAUX   MESSIEURS 

—  C'est  erileadu. 

— Alors,  attendons  M.  d'Ars,  et  ne  mon- 
trons aucune  hâte. 

Quand  le  bon  M.  de  Bois-Doré,  armé 
jusqu'aux  dents  et  bien  assis  en  selle  sur 
le  beau  Hosidor,  eut  franchi  l'enceinte' du 
village  de  Brianles,  il  vit  Adamas,  monté 
sur  une  bonne  petite  haquenée  fort  paisi- 
ble, se  faufiler  a  son  côté  : 

—  V^oire!  c'est  vous,   monsieur  le  re- 
belle?  dit  le  marquis,   d'un  Ion  qui   ne 
réussit   pas  à  èlro   courroucé  ;    nevous 
avais-jc  point  défendu  do  me  suivre  et  or- 
donné de  garder  mon  héritier? 


DE   BOlS-DOhÊ  303 

—  Votre  héritier  est  bien  gardé,  mon- 
sieur ;  maître  Joveiin  m'a  donné  sa  parole 
de  ne  point  le  quitter,  et,  d'ailleurs,  je  ne 
sache  pas  qu'en  votre  château,  il  coure 
maintenant  aucun  risque,  puisque  l'en- 
netni  est  dehors  et  que  nous  lui  allons 
sus. 

—  Je  sais  que  le  danger  est  pour  nous 
maintenant,  Adamas,  et  c'est  pourquoi  je 
ne  voulais  pas  de  loi,  qui  es  vieux  et  cassé, 
et  qui,  d'ailleurs,  ne  fus  jamais  un  grand 
homme  de  guerre. 

—  fl  est  vrai,  monsieur,  que  je  n'aime 
guères  a  recevoir  des  coups;  mais  j'aime 
bien  a  en  donner  quand  je  peux.  Je  ne 
suis  plus  un  jeune  homme  ;  mais  si  je  n'ai 


^04  LES    Rl'AUX    Mr.!>SIEURS 

pas  bon  pied,  j'ai  bon  œil,  et  je  préipnds 
veiller  k  ce  que  vous  ne  tombiez  pas  dans 
quelque  embûche.  C'est  pourquoi  j'ai  pris 
avec  moi  deux  hommes  de  plus,  qui  nous 
rejoindront  dans  trois  minutes.  D'ailleurs, 
je  serais  devenu  fou  à  vous  attendre  sans 
rien  savoir  et  sans  rien  faire.  Ah  çà,  mon 
maître,  où  allons-nous,  et  de  quelle  façon 
allons-nous  donner  ? 

—  Tu  vas  voir,  mon  ami,  tu  vas  voir  ! 
Mais  hâtons-nous!  Il  n'y  a  plus  grand 
temps  à  perdre  pour  les  rejoindre  à  mi- 
chemin  d'Ars. 

On  pril  le  galop,  et,  en  moins  d'un 
quart  d'heure,  on  se  trouva  en  vue  de 
Guillaume  et  de  son  escorte,  qui  conti- 


DE   BÔlS-DORÉ  305 

nuaient  d'aller  un  très  petit  train.  La  lune 
se  levait  et  faisait  briller  les  armes  des 
cavaliers. 

C'était  à  un  endroit  que  l'on  appelait  et 
qu'on  appelle  encore  la  Rochaille,  endroit 
assez  voisin  des  habitations  aujourd'hui, 
mais,  en  ce  temps-là,  très  aride  et  com- 
plètement désert.  Le  chemin  passait  à  mi- 
côte  entre  un  petit  ravin  et  une  colline 
semée  de  grosses  roches  grises,  parmi  les- 
quelles poussaient  d'assez  maigres  châtai- 
gniers. Le  lieu  était  mal  famé;  les  pay- 
sans de  tous  les  temps  ont  attaché  aux 
grosses  pierres  des  idées  superstitieuses, 
soit  qu'ils  les  attribuent  toutes  indistinc- 
tement au  travail  desdémons  de  l'ancien  n  e 
Gaule,  soit  qu'ils  les  croient  tombée*;  du 


30l>  LES   BliAUX   MESSIEURS 

ciei,  a  l'effet  d'exlermiuer  le  culte  de  ces 
mauvais  diables. 

Le  marquis  fit  faire  halte  a  sa  petite 
troupe  avant  qu'elle  eût  été  sigualée  par 
celle  de  Guillaume,  et,  piquant  des  deux, 
il  alla  se  mettre  en  travers  du  chemin  de 
son  jeune  parent. 

En  entendant  approcher  ce  galop,  Guil- 
lau.ne  et  d'Alvimar  s'étaient  retournés,  le 
premier  fort  tranquille,  pensant  que  c'é- 
tait quelque  voyageur  épeuré,  le  second 
très  inquiet,  et  songeant  toujours  à  la  pré- 
diction que  semblaient  confirmer  et  hâter 
les  événements  de  celle  soirée.  Lorsque 
Bois-Doré  passa  sur  le  flanc  gauche  de 
cette  escorte,  Guillaume  ne  le  reconnut 


DE   BOIS-DORÉ  307 

pas  sous  le  cosNime  militaire,  mais  d'Al- 
vimarle  reconnut  aux  battements  de  son" 
cœur  troublé,  et  le  vieux  Sanche,  averti 
par  une  émotion  analogue,  se  rapprocha 
de  lui. 

Leurs  anxiétés  se  dissipèrent  lorsque 
Bois-Doré  les  devança  sans  leur  parler.  Ils 
pensèrent  alors  que  ce  n'élai!  pas  lui. 
Mais  quand  il  se  fut  arrête  en  présentant 
la  tête  de  son  cheval  aux  naseaux  des 
leurs,  ils  se  regardèrent  et  se  serrèrent 
instinctivement  l'un  contre  l'autre. 

—  Qu'est-ce  donc,  monsieur?  dit  Guil- 
laume en  prenant  un  de  ses  pistolets  dans 
la  fonte  de  sa  selle.  Qui  êtez-vous  et  que 
demandez-vous  ? 


308  LES   BEAUX   MES.SIiiURS 

Mais,  avant  que  Bois-Doré  eût  eu  le 
temps  de  lui  répondre,  un  coup  de  pisto- 
let partait  entre  eux,  et  la  balle  coupait  la 
bourguignotte  du  marquis,  lequel,  voyant 
le  mouvement  de  Sanche  pour  l'assassi- 
ner, s'était  rapidement  baissé  en  criant  : 

—  Guillaume  !  c'est  moi  ! 

—  Mille  tonnerres  du  diable  !  s'écria 
Guillaume  effrayé;  qui  a  tiré  sur  le  mar- 
quis? Au  nom  du  ciel,  marquis,  êtes-vous 
touché? 

—Nullement,  répondit  Bois-Doré;  mais 
je  dois  dire  que  vous  avez,  en  votre  com- 
pagnie, de  sales  poltrons,  qui  tirent  sur  un 


DJ2  BOlà-DORÉ  3U9 

homme  seul,  avant  de  savoir  si  c'est  un 
ennemi  ! 


—  Oui,  certes,  et,  sur  l'heure,  j'en  fe- 
rai justice,  reprit  le  jeune  homme  indi- 
gne :  misérables  drôles,  lequel  de  vous  a 
tiré  sur  le  meilleur  homme  du  royaume? 

—  Pas  moi,  ni  moi  ;  ni  moi  !  s'écrièrent 
a  la  fois  les  quatre  valets  de  M.  d'Ars. 


—  Non,  non!  dit  le  marquis  :  aucun  de 
ces  bons  enfants  n'eût  fait  pareille  chose. 
J'ai  vu  celui  qui  a  fait  le  coup,  et  le  voila! 

En  parlant  ainsi,  Bois-Doré,  avec  une 


31 Ô  LES   BEAUX   MESSIEURS 

dextérité,  une  vigueur  et  une  promptitude 
dignes  de  ses  meilleurs  jours,  coupait  d'un 
coup  de  fouet  la  figure  de  Sanche,  et  tan- 
dis que  l'assassin  portait  les  mains  a  ses 
yeux,  il  le  prenait  au  collet  et,  l'arrachant 
de  sa  selle,  il  le  poussait  a  terre  et  fouail- 
lait  son  cheval  qui  s'emporta  et  disparut 
dans  la  direction  de   Briantes.  Au  même 
instant,  les  qualre  hommes  du  marquis, 
forçant  la  consigne  qu'il  leur  avait  donnée 
d'attendre  ses  ordres,  arrivaient  a  bride 
avalée,  avec  Adamas,  que  le  bruit  du  coup 
de  pistolet  et  celui  du  cheval  eq  fuile 
avaient   jeté   dans   l'inquiétude    la   plus 
vive. 

—  Ah  !  vous  voila?  dit  le  marquis  h  «es 
farens.   Eh  bien,  ramassez-moi  ce  cavalier 


DE  BOIS-DOR'É  3  H 

démonté.  Il  m'appartient,  vu  que  j'ai  le 
droit  d'épave  sur  cette  route.  11  est  mon 
prisonnier.  Liez  le;  il  y  a  a  se  méfier  de 
ses  mains. 


FIN    DU    DEUXIEME    VOLUME. 


FgnlaiiieMeaii.  —  Intp.  de  h.  Jacquiti 


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